ÉVASIONS – VOYAGES

N° 42 – Printemps – Été 2022

VENISE, IMMUABLE ET SEREINE CITÉ

A voir et revoir en toutes saisons

 

Après ces confinements, ces incertitudes, quel bonheur de retrouver Venise ! La Cité des Doges est toujours égale à elle-même, immuable et sereine. En cette période hivernale, je m’attendais à trouver une ville en quasi léthargie. Au contraire, tout ici est vivant et animé. « Qui n’a pas voyagé est plein de préjugés » disait Carlo Goldoni. Il avait tout-à-fait raison !
Pour commencer, nous nous contentons de flâner, au soleil. C’est un vrai plaisir de marcher sur les càmpos, dans les étroites càlle, de traverser des sotoportegos (petites passages privés) et de flâner sur les fondaménta (quais), même la nuit, où tout est tranquille. Par chance, nous n’avons qu’une petite alta acqua, d’une demi-journée. L’alta acqua est devenu le grand problème de Venise. Des passerelles démontées, sont posées au sol, prêtes à être installées. Quelques vagues éclaboussent par moments les quais. Ce qui n’empêche pas les gros goélands et les mouettes rieuses de virevolter dans les airs. Pas de vélo, pas de trottinettes électriques perturbantes, pas d’enseigne lumineuse ou de néon agressif, pas de publicité urbaine, juste des rues propres et des canaux à l’eau claire.

Sur le Grand Canal, les palais, tous différents, confèrent à l’ensemble une harmonie unique. Quel que soit l’angle sous lequel on les admire. Les barges de travaux s’activent sur le Grand Canal, devant des palais en restauration, recouverts d’immenses bâches, des bateaux de livraison passent rapidement, surchargés de colis, des bateaux-taxis avancent doucement en maraude, attendant le client, des bateaux rutilants, en acajou vernis, filent vite, et les vaporetti enclenchent toujours aussi bruyamment la marche arrière. Dans tout ce trafic, les gondoliers zigzaguent comme ils peuvent, avec leurs clients emmitouflés. A terre, des ménagères tirent leurs chariots cahotants sur les pavés inégaux. Dans un rio (petit canal), une barge déploie son bras articulé pour vider les ordures d’un conteneur resté sur le quai. Plus loin, une péniche de fruits et légumes, vend en direct aux passants. A midi, comme le soir, les vénitiens – et les touristes qui les imitent – dégustent en terrasse, un spritz, ou une ombra de vin blanc accompagnés de cichettis (tapas), mais gardant la parka et le bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles. Ici, même en hiver, les bàcaros (bars) et osterias (auberges) sont animés et parfois complets.

 

Du côté de la place San Marco, des somptueuses boutiques de luxe, des bijouteries-joailleries, brillamment illuminées, attirent automatiquement le regard. Par contraste, une animation populaire et bon enfant règne sur le Campo della Pescheria (marché aux poissons) de l’autre côté du pont du Rialto. Sous ses arcades, on découvre une profusion extraordinaire de poissons, mollusques et coquillages. Le fondaco Tedeschi, un ancien entrepôt, avec arcades sur trois niveaux, est devenu une superbe galerie marchande, où toutes les grandes marques italiennes et mondiales du luxe, ont une boutique. Mais à des prix élevés.

Dans une petite rue, une boutique de masques présente devant sa porte deux mannequins, de taille réelle. L’un avec le masque blanc orné du long bec, que portaient les médecins pendant les grandes épidémies de peste, l’autre portant le bauta, chapeau tricorne, cape noire à capuchon et masque blanc. Deux redoutables épidémies de peste eurent lieu à Venise. La première 1575/1577, aurait tué 45000 habitants de l’époque. La seconde 1629-1631 en aurait tué 50000 ! Soit selon des sources divergentes entre le 1/4 et la 1/2 de la population.  Les malades et les cas suspects étaient mis en quarantaine dans les deux lazzaretti que possédait la République de Venise. L’un sur une île près du Lido, l’autre en face de l’île Sant’Erasmo. Quand ils étaient complets, on créait des lazaretti flottants, constitués de 3000 bateaux amarrés les uns aux autres. Tout ce qui a été en contact avec les malades était brûlé, on purifiait l’air en brûlant du genèvrier. Lors de la première épidémie de peste? «Le Sénat fait voeu d’élever un sanctuaire en l’honneur du Rédempteur «Il Redentore» pour délivrer la ville de ce fléau». La construction de l’église Santa Maria della Salute était destinée à remercier la Vierge d’avoir mis fin à la seconde épidémie de peste. On ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec la pandémie actuelle de Covid 19.

Nous nous sommes beaucoup perdus dans Venise. « En route, le mieux c’est de se perdre. Lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises et c’est alors, mais alors seulement, que le voyage commence. »  écrivait Nicolas Bouvier. Ainsi nous avons pu découvrir une partie méconnue et reposante du quartier de Dorsoduro, qui mérite un détour. Ruelles étroites, vieilles maisons et petits palais tranquilles. Dans le centre de la cité, les appartements sont chers. Les vieux habitants résident dans les quartiers périphériques, plus calmes et mieux équipés, les jeunes couples s’installent à Maistre et dans les îles de la lagune. Venise perd peu à peu ses habitants. Si le Dorsoduro est calme, à l’inverse les bàcaros et ostérias du fondamenta Nani, surtout fréquentés par les vénitiens, sont très occupés. Il fait beau, nous déjeunons, au soleil sur une terrasse du fondamenta des Zattere. Si les superbes palais du Grand Canal sont à peu près en bon état, dans les ruelles des quartiers périphériques, le sel de mer et les remous des bateaux, ont fait depuis longtemps leur travail de sape. Des maisons, des petits palais, aux murs décrépis et briques apparentes, semblent à l’abandon. On construisait surtout avec des briques, plus légères que la pierre, car les fondations de la ville reposent sur des poteaux de bois. La circulation permanente des bateaux, les courants de marées érodent les fondations. Pour faire face, il faudrait un budget que tous n’ont pas. Parfois, une minuscule cour ou un carré de gazon, donne une note plus gaie. C’est l’hiver, les canots bâchés sont amarrés à des pieux, le long des quais ou même aux pieds des façades des maisons.
Donc après avoir bien marché nous prenons un Venezia Unica City Pass de vaporetto pour trois jours. Et nous voilà partis revoir les îles de la lagune.
Une longue navigation, propice à la découverte et à la rêverie, nous conduit à la plus éloignée, Torcello. Ici tout est calme et tranquille, un peu comme si le temps s’était arrêté. Les pieux du canal, menant au complexe religieux, de l’ancien évêché, sont peints de couleurs vives. La basilique à la simplicité dépouillée est ornée de somptueuses, rares et très anciennes mosaïques.
Au retour, stop incontournable sur l’île magnifique et multicolore de Burano. Les bateaux sont bondés, beaucoup de monde dans les rues, nous échappons vite dans les petites rues latérales, toutes aussi colorées, mais plus authentiques, avec le linge qui sèche aux fenêtres.

 


A Murano, (photo) nous visitons le Museo del Vetro, qui montre toute l’évolution du travail du verre. Un artiste contemporain Tony Cragg expose ses créations : des bouteilles en dioxyde de silicon aux couleurs étranges. Halte bienfaisante à la basilique Santa Marie e Donato, aux belles mosaïques vénéto-byzantines.
Escapade au Lido. Si la grande avenue centrale fait penser à celle d’une station estivale avec bars, restaurants, et boutiques chic, le célèbre Hôtel des Bains est fermé. Le charme du film Mort à Venise, de L. Visconti, tourné ici, a disparu. La plage, avec ses cabines de bains bâchées, est sinistre et déserte.

 

 


Depuis les quais de l’île de la Giudecca, et de ceux de l’île di San Giorgio Maggiore, séparés de la cité par un large canal, nous avons des vues absolument imprenables sur le fondamenta (quai) des Zattere, la Dogana da Mar, avec à l’arrière plan Santa Maria della Salute, le Palazzo Ducale et le Campanile de San Marco. Dans ce canal le trafic est intense. Tous types de bateaux défilent en permanence : ferry emportant des voitures vers le Lido, bateaux chargés de camions, de pelleteuses et de grues, vedettes rapides Allilaguna (aéroport), et de la Guardia di Finanza, de la Polizia Regionale, bateaux Ambulanzia jaune vif et vaporetti. Une barque avec équipiers ramant debout, à la voga alla veneta, traverse le canal, à l’ancienne selon la tradition. Venise a toujours été une république maritime. Un instant j’imagine la cité, au XV° siècle, au temps sa gloire et de sa puissance. Il fallait des hardis navigateurs et des courageux marchands, pour réussit à bâtir une cité aussi riche et belle. Des dizaines de galères marchandes et de combat, étaient mouillées là, entre le Bacino, bassin de Saint Marc et le canal de la Giudecca.
Derniers jours, un peu de pluie. Venir à Venise, sans visiter quelques musées, serait une erreur. La Galleria dell’ Accademia est un superbe monument, les plus grands peintres vénitiens sont là. Une collection unique au monde : Véronese, Titien, Tintoret, Tiepolo et les fameuses madones de Bellini. Ce quartier chic de l’Accademia, aux façades soignées, recèle d’intéressantes petites galeries d’art et magasins d’antiquités. A quelques pas de là, la Ca’Rezzonicco, présente des oeuvres remarquables de Canaletto et de P. Longhi, avec des scènes de la vie quotidienne du XVIII° s. dans un palais, encore meublé d’époque. Le palais Grimani, récemment restauré et ouvert au public est tout autre. Des murs blancs, une collection extraordinaire de statues antiques et de merveilleux plafonds peints : un bel écrin qui présente les peintures contemporaines de Georg Baselitz Archinto.
Nous décidons de faire le tour de la cité en vaporetto. A l’Est, voici l’entrée maritime de l’Arsenale, l’Ospedale Civile, avec un ballet incessant d’Ambulanzia, plus loin une marina avec des voiliers, et un chantier naval. Au delà de la Piazzale Roma, ce sont des chantiers, des entrepôts et la gare maritime. Et retour à Zattere. A chaque arrêt le marinaio lance l’amarre sur la bitte d’amarrage de l’imbarcadero. Et d’une main habile, la bloque en deux demi-clefs sur le bateau, ouvre la barrière, et fait descendre les passagers. Pour se déhaler, le vaporetto, d’une bruyante marche arrière, libère l’amarre. Et s’éloigne à grands remous.
Venise l’hiver ? En un mot, il règne ici, une ambiance de vacances insoupçonnée. Pour le plaisir des yeux et les photos, j’ajoute que la lumière est bien plus limpide ici, l’hiver que l’été. Mais hélas il faut déjà repartir ! Cette semaine de flâneries entre les vieilles maisons au bord des canaux, les riches palais, les îles de la lagune et la découverte des collections des musées, est passée comme un rêve. Venise, je n’y reste jamais bien longtemps, mais j’ai l’intention d’y revenir souvent. Venise est la ville d’art idéale, à découvrir en toutes saisons.

Textes et photos J-P Doiteau © Lyon-Newsletter.com

Antonio Vivaldi (1678-1741) ou les fastes musicaux de la Venise baroque

Une évocation par Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin

Mars 1678…dans Venise embrumée, lourdement endormie sur les lauriers de sa gloire passée, une voix de nouveau-né se fait entendre sur la lagune…
Antonio, garçon aux cheveux roux, par nécessité deviendra prêtre. Mais délaissant bientôt pour raisons de santé son ministère actif, il consacrera l’essentiel de son existence à la musique : sonates, pièces religieuses, sérénades, opéras se succèdent à un rythme vertigineux, entrecoupés d’œuvres dont il va fixer les règles pour longtemps : les concertos.
Emboîtons le pas à ce singulier personnage. En suivant ses traces, parcourons les ruelles et canaux de la Cité des doges au son de ses œuvres.
Passons dans ces institutions religieuses – telle la Pietà de la Riva dei Schiavoni – où il exerçait les jeunes filles à l’art du violon ; suivons-le dans ces théâtres où, parfois avec Canaletto pour les décors et Goldoni pour le livret, il présentait ses opéras dans une ambiance survoltée, en plein carnaval.
Découvrons alors, bien au-delà d’un compositeur brillant, tout un monde, une époque fascinante. Mais pour ce qui est du musicien précisément, nous percevrons sans doute, en tournant les si nombreuses pages du catalogue de ses œuvres, qu’il n’est pas seulement l’auteur des « Quatre Saisons », encore que… même ces pages rabâchées peuvent nous réserver bien des surprises !

Texte © Patrick-Favre-Tissot-Bonvoisin

Patrick F-T-B est musicologue, historien de la musique et conférencier. Vous pouvez retrouver la critique, d’un récent concert à la Chapelle de la Trinité : l’Olimpiade de Vivaldi. Suivez ce lien : https://www.lyon-newsletter.com/21-09/chroniques-patrick-favre-tissot-bonvoisin-21-09/

NDLR Les Quatre saisons de Vivaldi
Une suite de quatre concertos pour violon et orchestre (1725) : Le Printemps, L’Eté, L’Automne et L’Hiver. Les saisons sont merveilleusement mises en valeur par ces concertos mondialement connus et souvent réutilisés dans le cinéma, la publicité, les vidéos.

Mis en ligne le 01/03/2022