CHRONIQUES

N°41 – Automne-Hiver 21-22
Les nouvelles chroniques du musicologue Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin.
Photo © Labo Gris Souris.
De septembre 2021 à mai 2022.
Les anciennes chroniques, sont dans nos pages Archives.

 

Mai 2022

AUDITORIUM MAURICE RAVEL

ORCHESTRE NATIONAL DE LYON

13 MAI : MÁ VLAST de SMETANA : fastueuse première lyonnaise !

Osons l’écrire, puisque nous partons d’un pur constat objectif : pour ce qui relève du terme « création », votre serviteur a, en un demi-siècle, invariablement tiré davantage d’élévation des premières exécutions locales d’œuvres du passé que de tant de ces créations mondiales servies par myriades qui, une fois jouées, disparaissent pour toujours. Car la quantité de partitions historiques encore jamais présentées à Lyon demeure considérable. Témoin, cette toute première – sauf erreur – audition intégrale du chef-d’œuvre symphonique de Smetana. Photo Bedrich Smetana, portrait en gravure © Collection privée PFTB.

Jusqu’ici, la seule Vltava [La Moldau, en allemand] n’a certes pas fait défaut à l’affiche de l’O.N.L. En cherchant bien, l’on trouve même trace d’une lecture isolée de Par les forêts & prés de Bohême. Il fallait donc enfin combler un vide énorme en osant l’intégralité des 6 poèmes symphoniques constituant ce cycle unique, véritable icône pour la nation Tchèque.
En sus de ce choix du Directeur musical, rendons grâce pour ce bienfait au Délégué artistique de l’Auditorium, Ronald Vermeulen, qui sait parfaitement équilibrer la programmation entre pages du répertoire et raretés ou chefs-d’œuvre négligés, comme c’est le cas ce soir.
Au-delà de ses enjeux, Má Vlast [Ma Patrie] pose nombre de problèmes. Bornons-nous au plus crucial : préserver l’ampleur majestueuse du propos sans sombrer dans le clinquant.
Dirigeant entièrement de mémoire (un exploit s’agissant de cette partition précise), Nikolaj Szeps-Znaider fait montre d’un enthousiasme peu commun. Il affectionne l’ouvrage et nous convie à une visite historiquement informée du splendide monument, communiquant son exaltation à un orchestre puissamment impliqué. La ferveur se lit sur les visages autant que dans l’engagement très physique, tangible, des instrumentistes. Dès l’incipit légendaire des bardes de Vyšehrad la consistance des harpes saisit l’auditoire. Quel volume et quelle plénitude sonore ! Cors et bois ne sont pas en reste et l’entrée des cordes itou. Le chef tient la barre de ce beau vaisseau avec une hauteur de vue adéquate, dont on lui sait un gré infini, particulièrement dans les sections les plus ouvertement solennelles, jamais édulcorées. La durée [16’20’’] convainc. Reste à devenir plus idiomatique dans le coloris. Cela va venir.
Nul besoin d’être prophète pour se douter que Nikolaj Szeps-Znaider ne pouvait rater la Vltava. En admettant que son introduction gagnerait à cultiver davantage de mystère, les teintes tchèques attendues s’installent désormais, et pas seulement dans l’épisode nocturne dansant des rusalki (un régal, au demeurant !). On les obtient aussi dans les vaguelettes en suspension (trait si compliqué à restituer avec exactitude) ou avec les rapides de Svatý Jan, où les cuivres superlatifs en gerbes jaillissantes imposent leur physionomie aristocratique. L’expression s’épanouit, l’autorité s’affirme. Le croirait-on ? Voilà une des plus saillantes Moldau que nous ayons entendu (y compris en CD !). Les tempos – guère moins soutenus que la moyenne [12’10’’] – persuadent d’un bon choix ; l’ensemble reste aérien, comme en apesanteur, sans manquer de poids pour autant. Quant à la péroraison, sa restitution ne dissimule rien des influences berlioziennes, lisztiennes ou wagnériennes revendiquées par Smetana. Un miracle !
Rythmiquement infaillible – quelle discipline d’archets ! – dans Šárka (sujet dont Zdeněk Fibich devait faire un opéra en 1897), le maestro confère un relief saisissant au plus bref des chapitres du cycle [ici 9’49’’ – soit le tempo médian d’un Rafael Kubelik]. Usant de teintes vives, presque crues, obtenant des traits idéalement acérés des violons, tout prouve que la narration de cet épisode sanglant est prise très au sérieux par nos valeureux exécutants. Photo © Nikolaj Szeps-Znaider © Nicolas Auproux.
Depuis son entrée en fonction, notre Directeur musical a suffisamment confirmé combien il peut se montrer poète. L’évocation de la Nature suscitée dans Z českých luhů a hájů [Par les forêts & prés de Bohême] en atteste. L’abordant avec grâce, il accorde une place importante à la nostalgie, sans alanguissement toutefois. Car il anime sans cesse une texture finement musculeuse, laquelle ne s’enlise à aucun moment (défaut hélas fréquemment relevé dans ces pages, même au disque), accomplissant le parcours en 12’57’’. Sans que la scansion obère le coulant, tout foisonne de vie, d’une ardente pulsation, faune et flore prennent forme à nos yeux par le truchement de l’oreille conquise.
Nul déficit de mystère, pas plus que de soutien pour Tábor, traité ici plus prestement que de coutume. L’ambiance devient évidence. Une vraie tension s’instaure, que timbales et cuivres graves telluriques renforcent ici à satiété, contribuant à faire chavirer les cœurs. Lors des développements, toutes les cordes arborent une texture mendelssohnienne, alternée avec une puissance souveraine, clairement annonciatrice de l’ultime symphonie de Bruckner [lors de nos conférences, nous signalons souvent l’influence de Smetana sur son confrère autrichien].
Quel souffle, quelle endurance pour aborder l’ultime volet de ce polyptique ! Car Blaník met sans pitié tous les pupitres à l’épreuve, ne leur concédant aucun répit. Galvanisé par son chef qui sait prendre des risques calculés, tout l’O.N.L joue comme si sa vie en dépendait, nous subjugue en atteignant une maîtrise inouïe des dynamiques, riche de plénitude et frissons. Vertigineux ? Mieux : prodigieux !
Au final, le parcours complet s’accomplit en environ 1H19’, soit guère plus que les interprétations anthologiques laissées par Karel Ančerl, Jiří Bělohlávek ou Rafael Kubelik, dont les multiples gravures trônent souverainement au sommet de la discographie.
Sur un tout autre plan, observons combien – tel celui de Bedřich Smetana – un nationalisme non pas conquérant mais rassembleur, revendiquant l’identité d’une terre pour sa survie, revêt, actuellement une signification supérieure. Un immense « Merci ! » à tous les protagonistes de cette superbe réalisation : ce soir, par l’esprit, nous étions à Prague ; voire… plus à l’Est encore de notre grande patrie européenne… !
Fait incontournable : cette fastueuse première lyonnaise reçoit un accueil triomphal. Le public adhère massivement à cette proposition, remplissant largement l’Auditorium (renseignement pris : il en va de même pour le second concert du lendemain !). Cela prouve assez combien l’audace peut payer et qu’il faut savoir donner une chance aux œuvres peu médiatisées, en préparant le terrain et trouver l’accroche idoine. Dans le genre, amis lecteurs, ne manquez sous aucun prétexte l’ample et mahlérienne Symphonie Asraël de Josef Suk (ensorcelant compositeur tchèque, par ailleurs gendre d’Antonín Dvořák), à l’affiche en octobre prochain ! Photo l’Orchestre national de Lyon © Fred Mortagne

 

Avril 2022

OPÉRA de LYON

2 Avril : IRRELOHE de SCHREKER : Kontarsky vers d’autres sommets

Lorsque, furetant en 1983 dans une bibliothèque munichoise, votre serviteur tomba sur un exemplaire poussiéreux d’une partition d’opéra intitulée Irrelohe, il fut saisi d’étonnement en la parcourant. Il imaginait bien, alors, que des décennies risquaient de s’écouler avant de voir l’œuvre en scène. Près de 40 ans plus tard, nous y sommes enfin : Lyon assure la création française ! Entretemps, la parution chez SONY de l’intégrale dirigée par Peter Gülke en 1989 lui avait confirmé le haut intérêt de cette écriture, fascinante parmi les dix opéras de Schreker.

Voulue par Serge Dorny, cette production initialement prévue sur 2020 fut décalée jusqu’à présent pour cause de pandémie. Elle voit donc le jour avec la saison d’entrée en fonctions de Richard Brunel.
Quand la mise en scène de David Bösch opte pour l’actualisation, force est de reconnaître que ce parti-pris routinier, s’il n’apporte rien en l’espèce, ne constitue pas une gêne. Guère ancrée historiquement, la trame de cette malédiction ancestrale peut subsister au gré des siècles qui s’écoulent. Ainsi : l’atmosphère sinistre exigée survit malgré cette anodine buvette du 1er Tableau de l’acte I se substituant à une auberge au temps de Frédéric de Prusse. Le décor en trompe l’œil (à l’ancienne !) du fond de scène montre le château à l’inquiétante silhouette ; la forêt calcinée du II revêt de faux airs issus des toiles hivernales d’un Caspar David Friedrich ; la serre où s’isole ensuite Heinrich offre un moment de pure fantasmagorie créative avec les vidéos de Falko Herold et lumières de Michael Bauer ; l’embrasement final ne manque pas d’allure, atteignant l’effet désiré. Quelques détails gratuits ou vaines trivialités dans la gestique ne corrompent pas le climat idoine, articulé sur les éléments filmés en noir et blanc, tel un muet des années 1920, déjà allié à une ambiance hitchcockienne traduisant toutes les névroses des divers personnages. N’était le contresens conclusif, refusant la rédemption du couple central au profit d’un suicide arbitraire de l’héroïne, tout cela fonctionne plutôt bien.
De grande classe, la direction musicale de Bernhard Kontarsky nous hisse vers d’autres sommets, car l’univers de Schreker n’a guère de secrets pour lui. Sa fine compréhension contribue à en restituer tous les affects. Une admirable gestion des nuances, alliée à la souveraine maîtrise d’un tissu harmonique plus épais que chez Strauss, permet une mise en relief de tous les pupitres : bois vénéneux, cuivres acerbes, percussion venimeuse, cordes ensorcelantes (en dépit de leur nombre chroniquement insuffisant dans cette fosse étriquée).
Se gardant de confondre brio et empressement, il adopte des tempos plutôt larges mais probants. Évitons toute forme de complaisance coupable : relevons tout de même trois petites imperfections : sur le plan rythmique, avec de menus décalages entre orchestre et plateau ça et là ; un embarras pour aérer la texture ; des fanfares de scène – sauf erreur – perceptiblement enregistrées pour l’ultime tableau, qui sonnent antinaturelles. Préparé par Benedict Kearns, le chœur confirme dans ses brèves interventions qu’il demeure un pilier valeureux de la maison.
Inégale, la distribution est néanmoins honorable. Moins gênante pour l’usure des moyens qu’en raison d’une projection et un volume sonore réduits, la Vieille Lola de Lioba Braun reste scéniquement investie, avec de faux airs de Lillian Gish finissante. Vaillante, généreuse, étalant des moyens considérables autant qu’une vraie stature, Ambur Braid assume crânement les difficultés du rôle d’Eva. Toutefois, cette fière soprano grand-lyrique richement dotée ferait bien de ne pas fréquenter excessivement les emplois de soprano dramatique, car de discrètes fêlures déjà décelables pourraient s’étendre et lui nuire à la longue. Pas constamment convaincant, le Peter de Julian Orlishausen accomplit consciencieusement sa tâche sans posséder un relief particulier. Question de typologie vocale, là aussi : élégant de timbre et de phrasé, ce Kavalierbariton (qu’on imagine adéquat en Wolfram de Tannhäuser) se trouve fourvoyé dans un emploi requérant davantage un baryton héroïque. Authentique révélation de la soirée, le Graf Heinrich de Tobias Hächler remporte la palme du casting. Avec son émission arrogante, incisive, jamais prise en défaut, sa stupéfiante capacité à assumer les tensions de l’écriture, il présente toutes les caractéristiques d’un ténor straussien, oiseau rare par les temps qui courent. Cet artiste mérite donc que les mélomanes suivent de près son évolution. Spieltenor de premier ordre, Michael Gniffke ne lui cède en rien. Cauteleux à souhait, puissant autant qu’insolemment percutant, son Christobald passe remarquablement la rampe, tout en habitant son personnage dans le moindre geste. Si Piotr Micinski, Peter Kirk, Romanas Kudriašovas et Barnaby Rea tiennent remarquablement les emplois respectifs du Forestier et des trois Musikanten, prodiguons des louanges méritées aux artistes des chœurs qui assument – avec un rare professionnalisme – les emplois du Prêtre, du Meunier, du Laquais et d’Anselme. Kwang Soun Kim, Paul-Henry Vila, Tigran Guiragosyan (remplaçant au pied levé Didier Roussel, souffrant) et Antoine Saint-Espes possèdent tous cet atout maître rappelant les troupes françaises d’opéra de jadis, en transformant en vrais protagonistes ces emplois que l’on croirait, autrement, cantonnés à la fonction d’utilités.
Consécutivement à cette réussite, Richard Brunel pourrait-il envisager, à l’avenir, une suite à cette exploration de la « Entartete Musik » ? Après Zemlinsky et Schreker, il s’avère urgent que Lyon affiche enfin Die Tote Stadt de Korngold !
Photos Opéra Irrelohe. Le couple Julian Orlishausen et Ambur Braid © Stofleth

 

Mars 2022

AUDITORIUM MAURICE RAVEL

ORCHESTRE NATIONAL DE LYON

11 Mars : NEUWIRTH / MAHLER : Surabondance de fougue

En ces temps difficiles où les calamités s’accumulent, l’exercice de la critique musicale peut sembler vain comparé aux tragédies de l’Histoire. Néanmoins, il permet aussi de rappeler aux plus frileux que l’Art se goûte, par essence, en présentiel. Car, même lors des pires exactions commises par l’homme, il permet la survie de l’Humanité dans ce qu’elle a de meilleur. Renouer avec un Auditorium rempli, qui plus est pour un programme complexe, en témoigne.

Tout critique digne de ce nom devrait s’interdire de traiter d’une partition qu’il n’a jamais lue. Aussi, dans le cas présent, votre serviteur se limitera au faisceau d’impressions ressenties. Nouvelle hôte de l’O.N.L comme « compositrice associée », Olga Neuwirth vit naître son … Miramondo multiplo… en 2006, au festival de Salzbourg. Cette pièce exigeante pour trompette et orchestre est ici servie par son créateur soliste. Håkan Hardenberger alterne l’instrument avec la trompette piccolo au fil de l’exécution, accomplissant un authentique exploit physique. Olga Neuwirth a un penchant pour les ostinatos, les tessitures et fréquences élevées, voire le fortissimo suraigu. Pour autant, elle ne craint pas de s’épancher dans des cellules mélodiques ou d’asseoir des thèmes francs. Si la séduction n’est pas immédiate, l’intérêt demeure constamment soutenu. Participent de cela : l’humour (fin de la 1ère section), une orchestration soignée, parfois translucide (2ème), ainsi que l’émoi (4ème). Ce, sans oublier moult citations en clins d’œil, dont la plus évidente reste celle de l’aria d’Almirena « Lascia ch’io pianga » du Rinaldo de Hændel. Fait déjà constaté céans avec Camille Pépin : par leur authentique inspiration, nos compositrices contemporaines savent capter l’attention du public. Photo Nikolaj Szeps Znaider et l’ONL  © Nicolas Auproux.

À l’instar de celles de Beethoven, les symphonies de Mahler deviennent un passage obligé pour tout directeur musical en début de mandat. Deux travers sont à éviter avec la Vème en ut # mineur : l’emphase et le pathos. Nikolaj Szeps-Znaider se garde des deux mais se confronte fatalement au souvenir des précédentes interprétations ici même (sans parler de partout et du disque !), sous d’illustres baguettes – dont Inbal – qui placent la barre très haut. État des lieux. Photo Hâkan Hardenberger © Marco Borggrove.
Certes, l’on a entendu trompettes initiales plus assurées mais allons à l’essentiel. Dans la Trauermarsch, la lecture rude et extérieure rappelle souvent celle – granitique – de Gergiev.
Le 2ème mouvement convie enfin l’auditoire dans l’œuvre, faisant chanter les cordes avec un opulent lyrisme juvénile, contrastant avec des vents dont la physionomie grinçante se voit accentuée. Le chef semble enfin trouver ses marques : l’étoffe, le modelé, les rutilances affirmées garantissent la cohésion du discours. Sensation confirmée dans un Scherzo foncièrement « viennois fin de siècle », où l’on s’étonne presque de n’être point assis à côté de Stefan Zweig… ! Outre que les segments en pizzicatos acquièrent un relief peu courant, mentions particulières à des cors superlatifs et à des pupitres de percussions brillantissimes.
En admettant qu’il pourrait bénéficier d’un surcroît de retenue et de mystère, l’Adagietto – proche de Kubelik – révèle une mise en place impeccable. Tout juste doit-on tempérer la louange en relevant un déficit d’émotion, cette dernière ne se distillant que dans les dernières mesures (défaut que Szeps-Znaider partage avec Neeme Järvi, sans toutefois rejoindre la lecture à la pointe sèche de Boulez).
Plus inscrit dans la lignée du Bernstein première manière, le Finale met en exergue une énergie d’abord savamment contrôlée (par une détermination à la Solti), de façon à gérer l’endurance des troupes. Menées à la victoire sans faillir, elles assument la surabondance de fougue à laquelle le chef s’abandonne progressivement, jusqu’à une péroraison somptueuse et jubilatoire.
Au bilan : une vision perfectible mais qui n’indiffère pas. La maturité venant, elle se bonifiera sans doute, en architecture, en intériorité autant qu’en sentiment.

 

 

Février 2022 

CHAPELLE DE LA TRINITÉ

LES GRANDS CONCERTS

2 Février : L’OLIMPIADE de VIVALDI : Ovation … olympienne !

Fait notable autant que navrant : parmi ses nombreuses carences, l’opéra de Lyon n’a jamais présenté d’œuvre lyrique de Vivaldi, alors que la résurrection de ce répertoire remonte aux années 1970 ! Aussi, rendons grâce à Éric Desnoues de pallier – derechef ! – aux déficiences des grands institutionnels. Dès 2006, il proposa la première audition répertoriée d’un opéra du Prêtre Roux dans notre ville : déjà L’Olimpiade, alors dirigée par Alessandro De Marchi.

Nous retrouvons donc cette œuvre majeure, toujours en version concertante mais avec une intelligente mise en espace. Les personnages entrent ou sortent selon les scènes, jouant avec infiniment plus de naturel que dans les exécrables relectures scénographiques d’aujourd’hui.
Cette fois, Jean-Christophe Spinosi conduit l’Ensemble Matheus. Voilà qui incite au jeu subtil des comparaisons, surtout s’agissant d’une partition moins fréquentée que celles de Haendel.
Notre premier contact avec L’Olimpiade remonte à l’enregistrement pionnier de Szekeres [Hungaroton 1978], deuxième opéra de Vivaldi au disque, succédant au légendaire Orlando Furioso de Scimone avec Marilyn Horne [ERATO 1977]. Depuis, après le très oubliable coffret Clemencic [Nuova Era 1990], la gravure d’Alessandrini [Opus 111 ; 2002] domine la discographie. Si Spinosi prévoit d’immortaliser sa vision, remettra-t-elle en jeu la situation ?
Sa direction tonique surprend agréablement, d’abord par sa fluidité. Le « nervosisme » autrefois inhérent au chef semble en lisière (on apprécie). Une forte mise en exergue des contrastes subsiste, excluant néanmoins tout maniérisme. Louons une sobriété accrue dans le geste qui lui sied, autant qu’une discipline croissante, sans que l’engagement n’en pâtisse pour autant.
Avec 17 instrumentistes, l’on se situe juste en-dessous des effectifs dont disposait Vivaldi au Teatro Sant’Angelo de Venise. L’infime déficit d’étoffe qui s’ensuit reste compensé par une flamme constante. Animant avec ferveur les récitatifs orchestrés, le chef adopte une façon nouvelle, presque amoureuse, d’épouser la ligne vocale dans les airs. S’il se garde de tailler à l’excès dans le récitatif secco et préserve, cette fois, l’intégralité des numéros avec orchestre, d’autres choix musicologiques demeurent discutables (telles ces facéties de dissonances instrumentales ajoutées, où le néophyte croira voir en Vivaldi un précurseur de… Webern !). Le seul à déplorer consiste à exclure tout pupitre de vent. Passe encore pour le basson tandis que – sous réserve d’une mouture alternative dont nous n’avons pas connaissance ? – ôter tout cor à la formation nuit singulièrement à l’aria « Mentre dormi, Amor fomenti » de Licida, où l’instrument est pourtant spécifié « Obbligato » dans la partition.
D’une classe internationale, le plateau de voix solistes frise la perfection. Commençons par les messieurs, non par défaut de galanterie mais afin de conserver le meilleur – ces dames – pour la fin. En Licida, le contre-ténor Raffaele Pe allie l’expressivité convaincante dans le pathétisme à une aisance assez confondante. Ses trésors de raffinement ne sont nullement gâchés par d’occasionnelles craquelures entre les registres, qu’il conviendra, cependant, de veiller à davantage souder. Côté clefs de fa, Christian Senn Vasquez incarne le Roi Clistene en affirmant une présence imposante, avec du souffle et du mordant ainsi qu’une autorité opportune jusque dans la vocalisation. Luigi De Donato possède itou une impressionnante étoffe en Alcandro, conjuguée à un timbre séduisant et une tessiture longue. Médium et grave sont opulents tandis que l’aigu se révèle plus laborieux. Se laissant parfois gagner par l’extraversion, cette basse prometteuse pourrait se surveiller davantage afin d’éviter les possibles dérapages qui abimeraient un aussi somptueux matériau vocal.
Les voix féminines graves offrent maints attraits. Campant une digne Aristea – malgré une diction perfectible – Margherita Maria Sala dispense enthousiasme, franche véhémence et de l’aplomb dans cette tessiture malcommode. Déjà remarquée il y a deux ans en Abra de la vivaldienne Juditha Triumphans, Benedetta Mazzucato déploie des ressources insoupçonnées en Argene. Sa sensibilité s’allie à une fière vaillance lui permettant d’affronter sans sourciller les redoutables écarts ou passages ornés. Sur ce plan, toutefois, ce sont les deux géniales sopranos de cette divine distribution qui atteignent… l’Olympe !
À ce titre, Chiara Skerath constitue dès son « Superbo di me stesso » une prodigieuse révélation en Megacle. Assurance, puissance, projection, fermeté d’accents, incroyable maturité, générosité rayonnante, la spirituelle soprano helvète adopte, en outre, les plus ingénieuses variantes dans les da capo, traduisant une intelligence du texte inouïe, propre à traduire tous les affects. Ainsi, l’émotion atteint son comble dans la restitution des affres du personnage. Tutoyant avec elle les sommets, l’Aminta de Marlène Assayag cumule presque tous les talents dans ce rôle terrifiant, conçu pour le castrat Marianino Nicolini : exquise musicalité, sens accompli des nuances, maîtrise souveraine de la ductilité (gruppettos fruités et trilles nets au possible), contrôle souverain de l’émission… Habitée, son interprétation époustouflante – assumée aussi bien dans l’abattage (quelles capacités pulmonaires !) que l’élégiaque – atteint son zénith dans un « Siam navi all’onde algenti » anthologique, véritable couronnement d’une soirée électrisante, mémorable dans son ensemble, saluée à son terme par une ovation … olympienne !
Photos de haut en bas. Les Grands Concerts – Jean-Christophe Spinosi et Ensemble Matheus © Antoine Gerez.
Chiara Skerath  © Capucine de Chocqueuse. Marlene Assayag – Les Grands Concerts © Antoine Gerez
 
 

 

Janvier 2022 

AUDITORIUM MAURICE RAVEL

ORCHESTRE NATIONAL DE LYON

1er Janvier : La Chauve Souris / Die Fledermaus de Johann Strauss
Thérapie « Wiener Lyon ! »

Pour les fêtes de fin d’année, l’O.N.L mise depuis longtemps sur une programmation adaptée aux circonstances. Cependant, pour la première fois, l’institution tente l’expérience d’une œuvre lyrique légère intégrale, en affichant Die Fledermaus [La Chauve-souris] de Johann Strauss fils. Proposée dans une intelligente autant que sobre mise en espace, cette opération inédite aboutit à un succès. Transporté, enthousiasmé, le public en redemande pour l’avenir ! Photo Die Fledermaus Vue ensemble final © Nicolas Auproux.

L’opérette viennoise constitue un des genres les plus délicats qui soient à traiter. Malheur aux scénographes qui tentent de le vitrioler : tout l’édifice s’effondre alors tel un château de cartes. Nous savons Jean Lacornerie capable du meilleur comme du plus commun. Or, en l’espèce, sa conception visuelle rejoint l’accomplissement obtenu pour la comédie musicale The King and I. Le socle de ce succès ? N’avoir pas cédé à la débilitante actualisation forcenée ! Ainsi, en choisissant des costumes fin XIXème siècle, il permet aux spectateurs – moralement épuisés par des mois de crise pandémique – une évasion bienvenue. Sans chercher midi à quatorze heures, usant de moyens fort simples – aucun décor mais magie d’éclairages ad hoc selon les situations, quelques meubles évoquant les lieux (canapé, table de festin, bureau…) – il arrive à créer, chaque fois, une ambiance étonnamment suggestive, dénuée de faute de goût et sans jamais trahir l’œuvre. Celle-ci étant donnée en langue originale, il a écrit, pour remplacer les dialogues parlés, un ingénieux texte de liaison joué par le brillant acteur François Chattot qui, interprétant en sus le rôle parlé du gardien Frosch, réalise une véritable performance ! La preuve est faite : plus que tant de mises en scène ineptes proposées à l’opéra de nos jours, cette vraie réussite ouvre la voie de l’avenir, en revenant aux sources et aux fondamentaux. Photo Die Fledermaus Nikola Hillebrand en Adele © Nicolas Auproux.

Orchestralement parlant, on attendait la vision de Nikolaj Szeps-Znaider. Dès l’ouverture, il séduit par une interprétation alerte, en apesanteur, dans le plus pur style autrichien (au point que, les yeux fermés, l’on se croirait au Wiener Volksoper), avec une différenciation optimale des plans sonores. Seule réserve, confirmée par la suite : des tempos globalement un tantinet pressés, nuisant parfois à une ample respiration des phrases. On le relève surtout dans la valse, où le 3ème temps ne succède pas à… l’infinitésimal point de suspension philologique viennois.
Soutenu par un O.N.L en grande forme, le Chœur Spirito préparé par Gabriel Bourgoin mérite de substantiels éloges car, malgré les masques, il assume projection et volume avec fierté.

La brochette de chanteurs solistes possède une qualité essentielle dans cette œuvre : restituer l’esprit de troupe, qui fait oublier de ponctuelles faiblesses. Ainsi, la Rosalinde de Siobhan Stagg a beau être un soprano un peu vert, à la puissance insuffisante pour une aussi grande salle, joliesse du timbre, finesse et ductilité (quels trilles !) lui assurent toute considération. De même, bien que Stephanie Houtzeel présente un trou dans le médium large comme le Danube (en amont de Passau, soyons précis !) et frise le Sprechgesang (plus Ute Lemper / Kurt Weill que Christa Ludwig / Strauss), son Prince Orlofsky semi-expressionniste convainc par son vif tempérament. Ce don-là surabonde chez Nikola Hillebrand, qui fait preuve d’une stupéfiante aisance en Adele, vocalement anthologique, brûlant les planches, investissant son personnage en quelques secondes et rejoignant ses plus illustres devancières d’une riche discographie ! Compliments aussi à Cécile Achille, ici un peu sous-employée mais irréprochable Ida.

Les messieurs ne déméritent pas. Dans la tessiture hybride d’Eisenstein, Michael Schade déploie aujourd’hui davantage les moyens d’un Spieltenor que d’un demi-caractère mais, en véritable bête de scène, il emporte tout sur son passage avec un abattage mémorable. Si Michael Nagy s’avère un Kavalierbariton de grande classe en Doktor Falke, conduisant l’ensemble « Brüderlein, Brüderlein und Schwesterlein » à un sommet d’émotion, le pétulant Direktor Frank de Boaz Daniel impose une silhouette faisant irrésistiblement songer à feu Enzo Dara. Louanges unanimes pour Dovlet Nourgeldiev, Alfred à l’émission solaire autant qu’insolente, passant magistralement la rampe, faisant seulement regretter que le rôle ne soit pas plus étoffé. Idem pour l’irrésistible Jean-Paul Fouchécourt, un vrai luxe en Doktor Blind !
Lorsqu’à l’ultime mesure de ce spectacle très « Wiener Lyon », l’on se trouve ému aux larmes ; que l’on réalise avoir oublié toutes les contingences prosaïques de notre monde ; que l’on semble sortir d’un rêve éveillé… l’on partage l’avis de la plupart des spectateurs qui, à la sortie, expriment leur désir de revivre, dès l’an prochain, une aussi reconstituante thérapie. Le répertoire viennois s’y prêtant si bien par sa subtilité, pourquoi ne pas continuer (dans le même esprit) avec Strauss, voire Lehár, en optant, par exemple, pour Die lustige Witwe [La Veuve Joyeuse], qui fonctionnerait parfaitement en conservant un traitement identique ? Photo Die Fledermaus, François Chattot © Nicolas Auproux.

 

Décembre 2021

CHAPELLE DE LA TRINITÉ

ENSEMBLE LES SIÈCLES ROMANTIQUES

 

1er Décembre : GRIEG / GOUVY : La maturité d’un trentenaire


Véritable électron libre de la scène musicale lyonnaise, Jean-Philippe Dubor fête un notable anniversaire, puisque voici 30 ans qu’il dirige des concerts remarquables. Le nom de son ensemble a changé à plusieurs reprises mais l’esprit initial demeure, à savoir : une exploration passionnée du patrimoine européen, alternant standards du répertoire et attirantes raretés.

 

Edvard Grieg figure parmi les compositeurs célèbres très prisés par ce chef. Ayant révélé Olav Tryggvason à Lyon, il revient ce soir à des pages plus usuelles : les deux suites de Peer Gynt.
Certes, « Au Matin » s’ouvre avec grâce, mais vire prestement dans une approche plus robuste que rêveuse où l’influence de Wagner s’impose. Une inexorable intensité baigne « La mort d’Åse » tandis que la « Danse d’Anitra » confirme la qualité des cordes, désormais d’une authentique distinction (quels violoncelles !). Sans surprise, « Dans l’antre du Roi de la montagne » colle idéalement à l’énergie tellurique dont Dubor reste invariablement prodigue. Idem pour « L’Enlèvement de la mariée » et « Le Retour de Peer Gynt », respectivement dramatique et tempétueux à souhait. Quand la « Chanson de Solveig » pourrait gagner encore dans le registre émotionnel, la « Danse arabe » brille, en revanche, de mille feux. Photo Grieg Gouvy Les Sicèles Romantiques © Arnaud Magrini.
En ce mois de décembre où l’on commémore le Centenaire de la mort de Camille Saint-Saëns, l’on aurait apprécié que Dubor nous offrît un idéal couplé : son Oratorio de Noël et Le Déluge. Mais il leur préfère une autre option. Parmi les oubliés dont nul ne se souciait à Lyon, Théodore Gouvy occupe une place de choix dans les priorités du chef. Dès 2012, il assuma la création locale de son Stabat Mater, repris aujourd’hui. L’excellence atteinte par l’orchestre rejoint ici celle des chœurs, établie de longue date. Leurs rayonnements innervent l’ensemble du parcours, suscitant invariablement un émoi que bien des grandes formations internationales leur envieraient légitimement. Côté solistes vocaux, la soprano Vanessa Bonazzi domine son sujet tout en faisant montre d’une franche générosité, en déployant des ressources et une largeur de spectre en pleine expansion. Sa consœur Alice Didier défend scrupuleusement et en délicatesse les interventions de l’alto, alliant une vraie musicalité à une sensibilité touchante. Alors que l’écriture de Gouvy ne l’avantage guère – surtout dans le registre grave – tout le mérite revient à Karl Laquit de gérer en remarquable technicien la partie de ténor, tout en sachant instaurer la ferveur mystique par sa souveraine maîtrise des nuances. Maître d’œuvre de cette incontestable réussite, le chef impressionne perpétuellement, jusqu’à l’impeccable fugato, glorieux point final attestant de la maturité d’un trentenaire. Photo Jean-Philippe Dubor © DR.
En clair : jamais Dubor n’est aussi convaincant que lorsque, palliant aux insuffisances des grosses structures institutionnelles, il crée des partitions ignorées localement ou dirige celles outrageusement négligées. Cela lui donne des droits mais suscite aussi des devoirs. À ce titre, bien que les célébrations figurent modérément dans ses priorités, espérons tout de même qu’il marque, dans un an, le bicentenaire de la naissance de César Franck, en proposant Les Béatitudes, chef-d’œuvre tragiquement absent de Lyon depuis plus d’un demi-siècle… !

 


Novembre 2021

AUDITORIUM MAURICE RAVEL

ORCHESTRE PHILHARMONIQUE ROYAL DE LIÈGE

29 Novembre : Sous le double signe de la juvénilité et du dynamisme

Sauf erreur, notre Auditorium n’avait, à ce jour, jamais reçu d’orchestre belge en tournée.
Voici donc un vide comblé et avec un résultat probant, placé sous le signe du dynamisme !

Mille compliments à cette phalange d’honorer un de ses concitoyens ! Né à Liège, à l’instar de Grétry, César Franck sera à l’honneur en 2022, où l’on célèbrera le bicentenaire de sa naissance. Le choix se porte sur Les Éolides – l’un de ses meilleurs poèmes symphoniques – dont la lecture s’avère aussi idiomatique que philologique. Aucun doute n’est permis : l’OPRL porte cette musique dans ses gènes. Outre les suggestifs aspects venteux de la partition, restitués avec soin, relevons la limpidité et la clarté en définition des plans sonores. La battue de Gergely Madaras est preste, dénuée d’alanguissements : en 10’ le parcours s’accomplit sans faiblesse, à l’exception d’une ponctuelle intervention surexposée de la percussion.

La soirée se poursuit avec juvénilité car, à son directeur musical de 37 ans, l’OPRL associe Victor Julien-Laferrière, âgé de 31 ans, lauréat de plusieurs prix internationaux, qui s’attaque au redouté Concerto pour violoncelle N°1 de Bohuslav Martinů. Goûtons d’autant plus ce choix que les œuvres du compositeur tchèque ne se bousculent guère dans les programmes lyonnais. À l’écoute comme à la vision, les vertus s’accumulent : un chef qui n’accompagne pas mais dirige véritablement ; un soliste enthousiaste, qui croit en cette œuvre complexe, parfois jugée ingrate, et ne manque pas de s’y investir totalement avec une fougue n’excluant pas le lyrisme. Beauté du timbre, phrasés soignés (confer un Andante moderato tutoyant les cimes), technique d’archet de haut vol, doubles cordes d’une égalité notable, intensité du jeu, connivence parfaite avec le chef hongrois, de l’énergie à revendre, un volume confortable et, avec ça, aucune intonation douteuse. Épatant ! Pour une fois, l’on se surprend à ne pas regretter l’intrusion d’un concerto au menu d’un orchestre en tournée. Assurément, il faut désormais compter avec un tel artiste français et suivre de près l’évolution de sa carrière.

Omniprésente dans Martinů, la vitalité de Gergely Madaras profite largement aux tourments du Tchaïkovski de la Symphonie N°6 « Pathétique ». Pourtant, si l’introduction ne manque pas d’intériorité, plus discutable demeure la question de l’épaisseur, avec un déficit caractérisé en corps et en poids. L’OPRL tarde ici à trouver ses assises (anomalie à mettre sur le compte d’un manque de familiarité avec l’acoustique de la salle ?), le refus de tout appesantissement ou concession au pathos ne facilitant pas la tâche dans cette interprétation évoquant souvent celle d’un Ferenc Fricsay [DGG 1953]. Avec l’attaque de l’Allegro non troppo, le présent chef parvient enfin à nous captiver. Dès lors, les réserves initiales cédent la place à l’intérêt soutenu. Le 2ème mouvement adopte une fière élégance, loin de toute inclination à la guimauve, affichant même un galbe racé. Le 3ème arbore une mendelssohnienne subtilité, se prolongeant dans l’intensité contrôlée, sans sombrer dans le fréquent travers du pétaradant. Attaqué plus Andante (idée initiale de l’auteur) lamentoso qu’Adagio, le finale tient d’abord l’émotion en lisière avant d’accéder en définitive à une conclusion poignante, riche de coloris inusités. Assurément, voilà une vision atypique mais ne laissant pas indifférent. Photos. L’Orchestre Philarmonique Royal de Liège © William Beaucardet. Le chef : Gergely Madaras © Marco Borggreve.

 

 


 

 

AUDITORIUM / ORCHESTRE NATIONAL DE LYON / 21 Octobre

 8ème symphonie de Chostakovitch
Top niveau pour une reprise attendue

En 2018, Lyon créait enfin la 7ème Symphonie « Leningrad ». Officieusement surnommée « Stalingrad », la présente 8ème, en ut mineur Opus 65 avait déjà connu cet honneur local le 29 mars 2012, sans grand retentissement. Abstraite, sans programme clairement avoué, cette seconde « symphonie de guerre » du grand compositeur soviétique demeure d’un abord plus ardu et demande un investissement supérieur. Au final de cette reprise : l’attente est comblée.
Plus complexe que sa sœur aînée, moins spontanément payante, la volumineuse 8ème exige, tout à la fois, un orchestre endurant et un chef qui en maîtrise tous les arcanes. Disposons-nous ce soir des deux bienfaits ? Incontestablement, oui ! Le vaste Adagio initial a valeur de test en l’espèce, nécessitant concentration et relief dans chacune de ses phases. Dès la prodigieuse attaque des violoncelles et contrebasses, Slatkin innerve sa phalange d’un fluide intense et capte inexorablement l’attention de l’auditoire 26 minutes durant. Les archets – sur lesquels repose l’essentiel de la section initiale – se montrent réellement somptueux, tendus et âpres, tout en ne négligeant pas le lyrisme ponctuellement requis. L’implacable crescendo se voit servi avec autant d’acuité par des vents corrosifs que par des percussions hallucinantes de projection phonique, communiquant le grand frisson attendu sans jamais assourdir. Une réserve à émettre ? Elle reste minime : tout juste souhaiterait-on un trémolo des cordes plus perceptible lors du grand solo de cor anglais (magistralement servi par Pascal Zamora). Photo © Nico Rodamel.
Coloriste acerbe dans le 2ème mouvement, le chef américain joue à fond la carte des teintes crues, soutenues par une intensité rythmique constante, en tous points admirable de ténacité.
Si les ostinatos de l’Allegro non troppo central impressionnent vivement, les violents pizzicatos de cordes graves terrifient comme de juste. Tout le roboratif discours se déroule en maintenant une pulsation assidue, exempte de faiblesse, avec une mention particulière pour les impérieux pupitres de cuivres, dominant avec une aisance confondante leur sujet.
Le contraste ne s’en trouve que plus saisissant après l’Attacca subito d’un Largo dont le sentiment de désolation, sans pathos, rejoint les plus fortes interprétations discographiques (Kondrachine, Mravinski, Haitink…), notamment grâce aux envoûtants pupitres de bois.
Slatkin choisit d’apporter un éclairage optimiste à l’Allegretto conclusif. L’œuvre n’en révèle ainsi que davantage ses multiples facettes et options interprétatives. En 63’25’’ (pauses comprises), la présente se hisse au top niveau, soit à la hauteur de l’imposant enjeu.
Les mêmes interprètes nous doivent désormais la poignante 13ème Symphonie en si bémol mineur « Babi Yar » Opus 113, dont la création lyonnaise, trop longtemps différée, devient urgente !

A suivre..


 

 

AUDITORIUM  / ORCHESTRE NATIONAL DE LYON / 23 Septembre 2021

CONCERT D’OUVERTURE : UNE FRAÎCHEUR BIENVENUE

Nos espérances vont elles se concrétiser ? Combien l’on souhaite y croire ! Entre expectatives et désillusions, cette fatale pandémie enseigne à vivre en planifiant à court terme. L’on en savoure donc davantage chaque note de musique vivante, telle une magique parenthèse. Photo Auditorium / ONL © Fred Mortagne.

 

Pour inaugurer la saison, Nikolaj Szeps-Znaider choisit des valeurs sûres, sans sombrer dans la banalité. Nerveuse, tranchante, son ouverture de La Forza del Destino de Verdi ne se départ jamais d’une noblesse bannissant toute propension à la vulgarité, conjuguant l’urgence d’un Muti à la capacité d’analyse de feu Sinopoli. Rarement le leitmotiv de la rancune aura sonné si émouvant, ni celui de l’imploration de Leonora autant céleste. Une constante et implacable tension innerve le discours, jusqu’à une authentique apothéose. Du grand art !
Si les auditions du Concerto pour violon N°1 en sol mineur Opus 26 de Max Bruch jalonnent l’histoire de l’Auditorium, rarement elles furent mémorables. Reste le souvenir ému de 1990 où, avec Emmanuel Krivine, le vénérable Isaac Stern recouvra l’état de grâce. Aujourd’hui, entendre Pinchas Zukerman dans ce bel ouvrage constitue un franc attrait. Foin des menues scories (au départ, une justesse parfois sur le fil du rasoir). Retenons une présence autant qu’une vraie prestance sonore, alliées à un phrasé adamantin et à des doubles cordes à se pâmer ! Tout s’accomplit avec un fier relief, couronné par un flamboyant Allegro energico. Le chef prend une part fondamentale à cette réussite. Bannissant le terme « accompagner » de sa grammaire artistique, il ne cesse de diriger, restituant la pâte symphonique de la partition dans toute sa plénitude. Troquant la baguette pour l’archet, il participe même à un bis opportun, distingué et hors normes, jouant avec Zukerman l’Allegro d’un Duo pour 2 violons en mi mineur du compositeur lyonnais Jean-Marie Leclair. Photo Nikolaj Szeps-Znaider au violon à gauche, Pinchas Zukerman à droite / Auditorium / ONL © Fred Mortagne.
À l’automne 2016, Slatkin offrit la première intégrale des symphonies de Tchaïkovski jamais entendue à Lyon, ce qui permit – enfin ! – la création de la 3ème dans notre ville. Avec un aussi bel orchestre, Nikolaj Szeps-Znaider ne pouvait résister au plaisir d’affronter la 4ème, en fa mineur Opus 36, soit la plus redoutable de la série. L’énoncé du thème lié au « Fatum » traduit la hauteur de vue du chef. Très présente, la véhémence n’asphyxie pas. Rarement les sections de fausse accalmie possèdent autant d’acuité. Larges, les tempos lorgnent plus du côté de Bernstein que de Mravinski. Avec une implication de chaque instant, le juvénile maestro laisse pourtant ses troupes respirer. Jusqu’à une conclusion éruptive, la grandeur l’emporte sur le pathos. Les pupitres resplendissent unanimement dans un parcours quasi sans faute, confiant ainsi au public leur bonheur évident de jouer et le retour d’une fraîcheur bienvenue.

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