LES CHRONIQUES

N°41 – Automne-Hiver 21-22
Les nouvelles chroniques du musicologue Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin. Photo © Labo Gris Souris.
Inaugurée à l’automne 2009, notre rubrique des Chroniques musicales évolue. Nous proposons une conception davantage synthétique, mieux adaptée aux moyens de lecture sur Internet (ordinateur de bureau, ordinateur portable, tablette, mobile). Un difficile exercice de resserrement, pour Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin, mais qui devrait aussi intéresser un public plus large. Nos lecteurs pourront toujours consulter, de façon gratuite et illimitée, ses anciennes chroniques, très approfondies, dans nos pages Archives.

 

AUDITORIUM / ORCHESTRE NATIONAL DE LYON / 21 Octobre

 8ème symphonie de Chostakovitch
Top niveau pour une reprise attendue

En 2018, Lyon créait enfin la 7ème Symphonie « Leningrad ». Officieusement surnommée « Stalingrad », la présente 8ème, en ut mineur Opus 65 avait déjà connu cet honneur local le 29 mars 2012, sans grand retentissement. Abstraite, sans programme clairement avoué, cette seconde « symphonie de guerre » du grand compositeur soviétique demeure d’un abord plus ardu et demande un investissement supérieur. Au final de cette reprise : l’attente est comblée.
Plus complexe que sa sœur aînée, moins spontanément payante, la volumineuse 8ème exige, tout à la fois, un orchestre endurant et un chef qui en maîtrise tous les arcanes. Disposons-nous ce soir des deux bienfaits ? Incontestablement, oui ! Le vaste Adagio initial a valeur de test en l’espèce, nécessitant concentration et relief dans chacune de ses phases. Dès la prodigieuse attaque des violoncelles et contrebasses, Slatkin innerve sa phalange d’un fluide intense et capte inexorablement l’attention de l’auditoire 26 minutes durant. Les archets – sur lesquels repose l’essentiel de la section initiale – se montrent réellement somptueux, tendus et âpres, tout en ne négligeant pas le lyrisme ponctuellement requis. L’implacable crescendo se voit servi avec autant d’acuité par des vents corrosifs que par des percussions hallucinantes de projection phonique, communiquant le grand frisson attendu sans jamais assourdir. Une réserve à émettre ? Elle reste minime : tout juste souhaiterait-on un trémolo des cordes plus perceptible lors du grand solo de cor anglais (magistralement servi par Pascal Zamora). Photo © Nico Rodamel.
Coloriste acerbe dans le 2ème mouvement, le chef américain joue à fond la carte des teintes crues, soutenues par une intensité rythmique constante, en tous points admirable de ténacité.
Si les ostinatos de l’Allegro non troppo central impressionnent vivement, les violents pizzicatos de cordes graves terrifient comme de juste. Tout le roboratif discours se déroule en maintenant une pulsation assidue, exempte de faiblesse, avec une mention particulière pour les impérieux pupitres de cuivres, dominant avec une aisance confondante leur sujet.
Le contraste ne s’en trouve que plus saisissant après l’Attacca subito d’un Largo dont le sentiment de désolation, sans pathos, rejoint les plus fortes interprétations discographiques (Kondrachine, Mravinski, Haitink…), notamment grâce aux envoûtants pupitres de bois.
Slatkin choisit d’apporter un éclairage optimiste à l’Allegretto conclusif. L’œuvre n’en révèle ainsi que davantage ses multiples facettes et options interprétatives. En 63’25’’ (pauses comprises), la présente se hisse au top niveau, soit à la hauteur de l’imposant enjeu.
Les mêmes interprètes nous doivent désormais la poignante 13ème Symphonie en si bémol mineur « Babi Yar » Opus 113, dont la création lyonnaise, trop longtemps différée, devient urgente !

A suivre..


 

AUDITORIUM  / ORCHESTRE NATIONAL DE LYON / 23 Septembre 2021

CONCERT D’OUVERTURE : UNE FRAÎCHEUR BIENVENUE

Nos espérances vont elles se concrétiser ? Combien l’on souhaite y croire ! Entre expectatives et désillusions, cette fatale pandémie enseigne à vivre en planifiant à court terme. L’on en savoure donc davantage chaque note de musique vivante, telle une magique parenthèse. Photo Auditorium / ONL © Fred Mortagne.

 

Pour inaugurer la saison, Nikolaj Szeps-Znaider choisit des valeurs sûres, sans sombrer dans la banalité. Nerveuse, tranchante, son ouverture de La Forza del Destino de Verdi ne se départ jamais d’une noblesse bannissant toute propension à la vulgarité, conjuguant l’urgence d’un Muti à la capacité d’analyse de feu Sinopoli. Rarement le leitmotiv de la rancune aura sonné si émouvant, ni celui de l’imploration de Leonora autant céleste. Une constante et implacable tension innerve le discours, jusqu’à une authentique apothéose. Du grand art !
Si les auditions du Concerto pour violon N°1 en sol mineur Opus 26 de Max Bruch jalonnent l’histoire de l’Auditorium, rarement elles furent mémorables. Reste le souvenir ému de 1990 où, avec Emmanuel Krivine, le vénérable Isaac Stern recouvra l’état de grâce. Aujourd’hui, entendre Pinchas Zukerman dans ce bel ouvrage constitue un franc attrait. Foin des menues scories (au départ, une justesse parfois sur le fil du rasoir). Retenons une présence autant qu’une vraie prestance sonore, alliées à un phrasé adamantin et à des doubles cordes à se pâmer ! Tout s’accomplit avec un fier relief, couronné par un flamboyant Allegro energico. Le chef prend une part fondamentale à cette réussite. Bannissant le terme « accompagner » de sa grammaire artistique, il ne cesse de diriger, restituant la pâte symphonique de la partition dans toute sa plénitude. Troquant la baguette pour l’archet, il participe même à un bis opportun, distingué et hors normes, jouant avec Zukerman l’Allegro d’un Duo pour 2 violons en mi mineur du compositeur lyonnais Jean-Marie Leclair. Photo Nikolaj Szeps-Znaider au violon à gauche, Pinchas Zukerman à droite / Auditorium / ONL © Fred Mortagne.
À l’automne 2016, Slatkin offrit la première intégrale des symphonies de Tchaïkovski jamais entendue à Lyon, ce qui permit – enfin ! – la création de la 3ème dans notre ville. Avec un aussi bel orchestre, Nikolaj Szeps-Znaider ne pouvait résister au plaisir d’affronter la 4ème, en fa mineur Opus 36, soit la plus redoutable de la série. L’énoncé du thème lié au « Fatum » traduit la hauteur de vue du chef. Très présente, la véhémence n’asphyxie pas. Rarement les sections de fausse accalmie possèdent autant d’acuité. Larges, les tempos lorgnent plus du côté de Bernstein que de Mravinski. Avec une implication de chaque instant, le juvénile maestro laisse pourtant ses troupes respirer. Jusqu’à une conclusion éruptive, la grandeur l’emporte sur le pathos. Les pupitres resplendissent unanimement dans un parcours quasi sans faute, confiant ainsi au public leur bonheur évident de jouer et le retour d’une fraîcheur bienvenue.

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