Site web d'informations culturelles & patrimoine  - 12ème année

 

LES CHRONIQUES

N°37 – Automne-Hiver 20-21
Par le  musicologue Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin.
Les premières chroniques de la saison seront mises en ligne  fin septembre et ensuite à la fin de chaque mois. Photo © Labo Gris Souris

 

Septembre

AUDITORIUM MAURICE RAVEL
ORCHESTRE NATIONAL DE LYON

 

17 Septembre : CONCERT D’OUVERTURE : une sonore lueur d’espoirAprès ces mois de mise en suspens, renouer avec les activités artistiques ne laisse pas insensible et apporte même du baume au cœur. Nul triomphalisme déplacé toutefois pour cette ouverture de saison à l’Auditorium. La prudence demeure légitimement de rigueur quant à notre devenir face au fléau toujours opérant de la Covid 19. Pour lutter contre cette immonde pandémie, les protocoles sanitaires sont dûment respectés : gestes barrières, port du masque protecteur, utilisation des gels hydroalcooliques, espacement du public dans la salle… tout comme des instrumentistes sur le plateau. Ainsi, même pour les cordes – habituellement en binômes – chaque pupitre se trouve fatalement individualisé, sans partage de lecture.
L’on devine aisément que ces mesures impératives sont, pour une part, à l’origine d’un total remaniement du programme, par rapport à celui figurant dans la plaquette éditée au printemps dernier. En particulier, exit le fastueux – mais trop plantureux – Prométhée ou le Poème du feu d’Alexander Scriabine, exigeant un colossal effectif, forcément dévoreur d’espace.
Toutefois, le fait marquant du jour constitue en la prise de fonction officielle pour Nikolaj Szeps-Znaider au poste de Directeur musical de l’Orchestre National de Lyon. Photo © Nicolas Auproux.

 

Nous n’oublierons pas de sitôt la sensation de sérénité
installée par l’attaque des cors
Par ces temps redoutables, où les vrais sages relativisent toutes formes de suffisance, l’exercice de la « critique musicale » peut paraître bien vain. D’ailleurs, l’expression ne devrait-elle pas humblement se convertir en « compte-rendu de concert »… ?
Au reste, ledit concert revêt ce soir une dimension toute particulière, avec la sobre mise en espace signée Claudia Stavisky. Excellente idée, surtout, de confier à Julie Depardieu la déclamation d’extraits parmi les plus significatifs du récit autobiographique Die Welt von Gestern. Erinnerungen eines Europäers [Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen] de Stefan Zweig, qui sonnent ce soir avec une bouleversante acuité. Cultivant ses affinités déjà maintes fois relevées avec l’art musical, l’actrice française constitue aujourd’hui un choix idéal dans la présente expérience. Déployant simultanément sensibilité, conviction, entendement, spontanéité et justesse de ton, elle parvient sans peine à entraîner l’auditoire dans cet univers irrémédiablement propice à générer une forte nostalgie.
Le fil conducteur demeurant Vienne, l’option princeps d’une ouverture beethovénienne semblait, a priori, plus opportun que Carl Maria von Weber. Néanmoins, les séjours qu’il fit dans la capitale impériale ou son cousinage par alliance avec Mozart le relient à l’univers viennois. Donc, place à l’ouverture de l’opéra Oberon. Nous n’oublierons pas de sitôt la sensation de sérénité instaurée par l’attaque des cors. Intimement lié à l’idée de la Nature, Weber paraît nous tendre une main secourable en ces temps de calamités. À l’ambiance mystérieuse parfaitement installée, le chef fait succéder une nervosité inusitée dans l’énoncé du premier thème. Jusqu’à l’allegro conclusif de l’air de Rezia, enflammé comme rarement, tout captive, nous redonnant même du courage. Photo © Nicolas Auproux.

 

Où l’on sent pointer l’influence de Nikolaus Harnoncourt
Suite à l’annulation de Yuja Wang, Saleem Ashkar opte pour le Concerto pour piano N°20 en ré mineur KV 466 de Mozart, préservant ainsi le fil d’Ariane. Retrouvant le pianiste avec lequel il débuta à l’Auditorium [voir archives Lyon-Newsletter.com, automne 2017], Nikolaj Szeps-Znaider affiche une conception vigoureuse de Mozart, où l’on sent pointer l’influence de Nikolaus Harnoncourt (confer le traitement percutant des timbales !). Sous cette vigueur, perce une inquiétude bientôt corroborée par le soliste, lequel fusionne dans les mêmes idéaux. Netteté, limpidité, phrasé viril mais évitant l’arrogance… tout cela fait plaisir à entendre. Au-delà de discrets – mais bénins – retards orchestraux çà et là (dus à l’espacement ?), seul s’avère plus discutable le choix d’une cadence stylistiquement annonciatrice de Liszt (serait-ce celle de Ferruccio Busoni ? Nous n’avons pas été en mesure d’en obtenir la confirmation).
En revanche, le charme tarde à opérer dans l’inratable « Romanze » centrale. La cause réside sans doute dans un excès de volontarisme, pour ne pas dire d’impavidité de la part du soliste, excessivement corseté (soit exactement l’inverse du ressenti dans Schumann en décembre 2017). Quelques suppléments de nuances, d’intériorité, voire d’âme (l’œil reste sec) eussent été bienvenus pour créer l’émotion. Cela viendra vraisemblablement avec le temps, car cet artiste encore en devenir renferme déjà de remarquables dispositions.
L’on s’en doutait : les précédents défauts deviennent vertus dans le rondo conclusif, qui accède ici à une couleur franchement beethovénienne. Certes controversable, elle ne laisse pas indifférent tout auditeur avisé et conscient d’un plausible héritage esthétique.

 

Un son riche porté par une énergie impérieuse
Avec la Suite d’orchestre du Chevalier à la rose, Nikolaj Szeps-Znaider baigne dans son élément, ses augustes accointances avec Richard Strauss se révélant dans leur éblouissante clarté. Même si l’on a en mémoire maintes prestigieuses références, sa direction soutient la comparaison avec les plus grands. Notre orchestre resplendit, en proie à une euphorisante ivresse dès le prélude, nos cordes parvenant même à sonner viennoises ! Présentation de la rose rutilante à souhait (même si un soupçon trop urgente de tempo dans le passage où intervient le célesta) ; Valse du Baron Ochs chaloupée, là aussi un tantinet pressée mais sans rien perdre de sa rondeur, couronnée par les superbes interventions des solistes ; Trio de l’acte III envoûtant, auquel manque juste un iota de tension supplémentaire façon Carlos Kleiber pour susciter la profonde révérence ; motif du duo final imprégné d’une ingénue délicatesse ; charivari saluant le départ d’Ochs délirant… une véritable madeleine de Proust !
Toutes ces délicieuses sensations se trouvent confirmées dans La Valse de Maurice Ravel, partition ne dissimulant pas ses échos issus des bals de la Vienne impériale. Le chef dévoile ici une attirance insoupçonnée pour le répertoire français, dans une conception voisine de celle d’un Georges Prêtre. Voici donc une lecture à la fois voluptueuse, dense et moirée, innervée par une constante tonicité, doublée d’un son riche porté par une énergie impérieuse.
Si notre orchestre manifeste un plaisir évident à jouer après ces mois de silence forcé, il partage un triomphe mérité avec Julie Depardieu. Alliant les ressources de sa vaste culture à une réceptivité affective peu commune, notre récitante inspirée restera comme l’Étoile du Berger au sein de cette constellation prodiguant au public une sonore lueur d’espoir. Photo © Nicolas Auproux.

 


 

ÉTONNANTS COMPOSITEURS !
Au-delà de la création musicale, des héros aux facettes inattendues

 

Voici en attendant,  une interview originale sur le thème « Etonnants compositeurs ». Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin, évoque quelques aspects surprenants, de ces génies créateurs de l’art musical, dont il fréquente les parcours depuis des décennies.

 

Lyon-Newsletter.com. Afin de bien situer les choses et éclairer nos lecteurs, précisons que l’automne 2019 marqua pour vous un double cap, puisqu’à vos 33 ans de carrière se conjugua le prononcé de votre 5.000ème conférence. Comment ressentez-vous tout cela ?

Patrick F-T-B. Si ce 33ème anniversaire de mes débuts professionnels m’a moins ému que le 30ème, en revanche, ce nombre de 5000 prestations publiques atteint récemment m’a incité à la méditation. D’une part il me semble que tout cela s’est déroulé très (trop) vite, d’autre part, la sensation d’un fardeau – au sens de lourde responsabilité – sur les épaules reste le sentiment dominant. En clair : l’appréhension, la crainte de ne pouvoir demeurer à la hauteur des enjeux dans les temps futurs a tendance à envahir mes pensées. Ne pas décevoir les nombreux et sympathiques publics qui m’accordent leur confiance depuis tant d’années s’inscrit désormais au centre de mes préoccupations.

L-N. Nos lecteurs connaissent forcément votre compétence de critique musical à travers nos colonnes, beaucoup suivent aussi les nombreux cycles de conférences que vous prononcez, notamment en région lyonnaise, mais peu savent que vous avez aussi écrit des livres. Pouvez-vous rappeler les étapes de cette activité d’écrivain ?

Patrick F-T-B. Plutôt qu’écrivain, terme qui s’applique à un art littéraire que je ne détiens pas, il me semble préférable d’utiliser celui de biographe. En effet, dès 2011, je fus sollicité par les éditions Bleu-Nuit de Paris afin d’écrire dans leur collection « Horizons ». Trois ouvrages ont ainsi pu paraître à ce jour : Giuseppe Verdi en 2013 (pour le bicentenaire de sa naissance), Ludwig van Beethoven en 2016 et Hector Berlioz en 2019 (à l’occasion du cent-cinquantenaire de sa mort).

L-N. En parcourant ces pages, l’on découvre que ces trois géants connurent des existences, certes dissemblables mais toutes stupéfiantes et qui, sous un certain angle, rejoignent l’épopée. Ce ressenti vous semble-t-il juste ?

Patrick F-T-B. Oui ! Si dans l’Histoire de la Musique (comme dans les autres arts), il arrive que des créateurs vivent une existence sédentaire, rangée ou relativement banale, d’autres affrontent une destinée exaltante ou, pour le moins, hors du commun. Ainsi, Liszt, Wagner, Rossini, Tchaïkovski, Mozart, Mendelssohn… et bien d’autres, soit affrontent d’inouïes péripéties, soit sillonnent l’Europe en tous sens en marquant moult lieux de leur empreinte, soit cumulent ces deux aspects tout en s’inscrivant dans un mouvement historique général. Au même titre, Beethoven, Berlioz et Verdi n’ont nul besoin de voir leurs vies romancées, puisque l’Histoire véritable s’est chargée de les faire entrer dans la légende des siècles.

L-N. Précisément, vous savez nous prouver dans vos conférences et écrits combien chacun de ces maîtres a contribué à de vastes bouleversements esthétiques dans la substance même de l’art musical. Toutefois nous souhaiterions que, pour les trois grand noms auxquels vous avez consacré une publication, vous évoquiez pour nos lecteurs un aspect insolite, qui les singularise dans leurs cheminements respectifs.
Commençons dans l’ordre chronologique de vos parutions : quel aspect retenir, moins chez le compositeur que chez l’homme Giuseppe Verdi ?

Patrick F-T-B.  Indéniablement, l’action politique vient spontanément à l’esprit. Sur ce plan, il demeure le plus célèbre des compositeurs « engagés », au même titre que Smetana en Bohême, Erkel en Hongrie ou Paderewski en Pologne. Si de 1842 à 1849, soit de la création de Nabucco à celle de La Battaglia di Legnano, Verdi se montre – en cénacles privés – très favorable au mouvement du Risorgimento qui conduira à l’unité italienne, seule sa création témoigne d’abord, indirectement, de son engagement en public. Ses opéras à sujets allusifs, dont Attila constitue le sommet, vont largement contribuer à l’essor patriotique autour du royaume de Piémont-Sardaigne. Cavour en sera tellement conscient qu’il lui proposera d’entrer véritablement en politique, à compter de 1860.

L-N. Voici un extrait de votre livre qui en témoigne. Il se situe juste après la création de son opéra Un Ballo in Maschera (Un Bal masqué) à Rome, à la veille de grands bouleversements historiques :

« Le soir du 17 Février 1859, règne dans le Teatro Apollo de Rome une atmosphère survoltée. Les cris répétés de Viva Verdi ! ne saluent pas seulement sa présente création. Ostensiblement transcrits sur des banderoles, ils deviennent le cri de ralliement des italiens progressistes à la Maison de Savoie et au Roi de Piémont-Sardaigne, selon le code en acrostiche : Viva Vittorio Emmanuele Re D’Italia. Ce slogan fleurit bientôt sur les murs de toutes parts, enflammant les patriotes. Les tensions montent. Pour l’Autriche de François-Joseph, il est exclu d’abandonner un territoire sans combattre. La guerre est déclarée le 23 Avril et Victor-Emmanuel II lance sa proclamation aux peuples d’Italie, les appelant à la lutte armée pour s’affranchir des tutelles et marcher vers l’unité. Allié à la France de Napoléon III, le gouvernement de Turin sait que, cette fois, le soulèvement sera unanime. On assiste même à une scène surréaliste : à l’annonce du franchissement du Ticino par les troupes autrichiennes, le Comte de Cavour* lance – en pleine séance du parlement ! – le « Di quelle pira » d’Il Trovatore.
Pendant des semaines, Verdi suit par voie de presse les évènements tout en déplorant d’être physiquement inapte aux combats. Il lit avidement les descriptions des batailles et se réjouit de l’effondrement des duchés tout en proclamant son admiration pour Cavour*, Garibaldi, Napoléon III et Victor-Emmanuel II. Après leur victoire à Magenta, les souverains alliés font leur entrée en grande pompe à Milan et les autrichiens se replient à l’est de la Lombardie, regroupant leurs forces. Le 24 Juin à Solferino, ils parviennent à sauver la face en imposant des pertes sévères aux alliés. Il faut avoir présent à l’esprit qu’en dehors d’engagements épars en milieu urbain, l’Europe vit alors les dernières grandes batailles rangées, où des régiments entiers s’affrontent face à face et à découvert. Au soir de la bataille, 40000 cadavres gisent sur le terrain. Napoléon III n’a pas les nerfs d’acier de son oncle illustre et, rompant les accords de Plombières, propose un cesser le feu à François-Joseph avant de signer le traité de Villafranca. Ignorant encore l’échelle du carnage, Verdi exprime sa déception de voir l’unification s’arrêter aux portes de la Vénétie. Il n’est pas le seul : Cavour démissionne, quittant provisoirement la direction des affaires. Un pas décisif est néanmoins franchi pour le Risorgimento. Si Turin ne peut poursuivre seule la lutte contre Vienne, une phrase laconique de Victor-Emmanuel II, s’agissant de la paix, ouvre des perspectives : « J’accepte en ce qui me concerne ». Sous peu, c’est vers le sud que se poursuivra la réalisation de l’unité italienne.
Dans les semaines qui suivent, des référendums – pour ou contre le rattachement au Royaume de Piémont – ont lieu dans les provinces italiennes telles l’Émilie, où des gouvernements provisoires ont succédé aux princes déposés. Le vote de Verdi à Busseto est le prétexte à des manifestations massives de liesse populaire. Désigné pour faire partie de la délégation portant les voix du positif plébiscite émilien à Turin, il a l’honneur de les remettre le 14 Septembre au Roi. Dans la foulée, il rend une visite privée à Cavour qu’il qualifie de « Prométhée de notre nation » et qui l’admire en retour, estimant qu’il a fait autant pour la patrie en 17 ans avec ses opéras que les généraux sur le terrain ces derniers mois. Mais Cavour voit en Verdi plus qu’un serviteur de la propagande. Sous peu, il saura lui prouver l’étendue de son estime.
[…]
A la fin de Janvier 1860, Verdi apprend que Cavour effectue son retour en politique. Afin de poursuivre l’unification et calmer Garibaldi qui se sent alors « un étranger en son propre pays », l’expédition des Mille est montée. Embarquée à Gênes, elle débarque à Marsala le 11 Mai. Ses volontaires déciment l’armée des Bourbons qui, bien que numériquement supérieure, n’a guère envie de se battre. Traversant la Sicile jusqu’à Messine après la victoire de Milazzo, le corps expéditionnaire passe en Calabre et entre dans Naples début Septembre. Tout le grand Sud italien est rattaché à la couronne. Parallèlement, la Romagne, l’Ombrie et les Marches sont occupées par l’armée régulière piémontaise, consacrant le démantèlement initial des États Pontificaux. Pie IX voit sa souveraineté temporelle réduite au Latium.
Pour Verdi, qui suit assidument les nouvelles, la musique n’est plus d’actualité. Pourtant, il ne s’attend pas à être sollicité par Cavour afin de se présenter aux élections. En vain il tente de lui prouver son inaptitude à devenir député. Bien que créant des zizanies avec les petites ambitions locales, la candidature contrainte d’un Verdi résigné est consacrée au 2d tour, par une confortable majorité, lors du scrutin du 3 Février 1861. Le 18, le premier parlement italien est réuni au Palais Carignan de Turin, incluant les représentants des récentes annexions. En Mars, il vote en faveur du titre de Roi d’Italie décerné à Victor-Emmanuel II, puis de la vocation de Rome à devenir capitale. Dévoué à Cavour, Verdi agi dans le même sens que le grand homme d’état, ainsi persuadé de ne jamais être dans l’erreur. Prenant sa mission au sérieux, il est vigilant aux questions d’ordre général, mais veut d’abord être utile au pays en fonction de ses capacités. Il se voit confier le dossier des affaires musicales, élaborant un vaste projet de loi, relatif aux écoles de musique, orchestres et théâtres. Pour ces derniers, il prévoit l’abolition du système de la concession et la mise en place de subventions d’état. Hélas, le 6 Juin, le brutal décès de Cavour – douloureusement ressenti par Verdi – contribuera à altérer ces ambitieux desseins. S’il demeurera député jusqu’en 1865, seul son projet de loi relatif à la protection des droits d’auteur sera adopté quasi intact. Il ne sollicitera pas un nouveau mandat et, quand il deviendra sénateur en 1875, ce sera involontairement, par l’effet automatique lié au montant élevé de ses revenus et contributions fiscales subséquentes. En 2de partie de législature, Verdi assouplit ses rapports avec la chambre. Concentré sur la politique, il s’est tut artistiquement 2 années durant. Aucun projet inédit n’est en marche, jusqu’à ce qu’une série de 4 propositions d’envergure lui fasse retrouver les voies de la création. ».
Photos. : Nabucco. Frontispice pour la première édition de la partition chant et piano © Collections P.F-T-B. Caricature de Garibaldi en Manrico de l’opéra Il Trovatore, libérant Venise de l’occupant autrichien. © Collections P.F-T-B.  Giuseppe Verdi à la fin de sa vie, devenu une icône populaire. © Collections P.F-T-B.

L-N. En ce qui concerne Ludwig van Beethoven, la célébration en cette année 2020 du 250ème anniversaire de sa naissance remet implicitement votre travail en lumière. Si nous avions évoqué, dès 2016, vos recherches sur le sujet à travers l’Europe (principalement à Bonn et Vienne), quel évènement vous paraît de nature à souligner l’exceptionnelle trajectoire beethovénienne ? Le Testament d’Heiligenstadt ? La mystérieuse lettre à l’Immortelle bien-aimée… ?

Patrick F-T-B. Son handicap davantage encore ! Les cas de compositeurs aveugles ne sont pas rares : Landini, Rodrigo, Litaize le furent au berceau ; Bach, Handel, Mercadante et d’autres le devinrent sur le tard… Or, plus rarement que la cécité, la surdité frappe les représentants de l’art musical. Pourtant, Beethoven connut le douloureux privilège d’inaugurer la trinité des grands maîtres devenus sourds, complétée par Smetana et Fauré.
Si les causes de l’infirmité du titan Beethoven font toujours l’objet de discussions, les étapes sont en revanche bien connues : les premiers signes se manifestent en 1796 ; en 1804, l’on peut estimer qu’il a déjà perdu 50 % de ses capacités auditives ; en 1820 il devient complètement sourd. Ce handicap qui constitue un drame pour tout individu atteint d’épouvantables proportions chez ceux qui consacrent leur vie à l’art des sons. Par l’isolement affreux qu’il dû subir, nuisible à l’Amour comme à l’Amitié, Beethoven ne sortit jamais d’une des formes les plus atroces de confinement. Pourtant, il ne cessa d’engendrer des partitions phénoménales. À ce titre, l’on a peine à croire que des œuvres complexes comme la Missa Solemnis, la IXème Symphonie ou les derniers quatuors à cordes soient issues des ultimes années de son existence.
Voilà une prouesse autant qu’un modèle aptes à nous régénérer. Au-delà des épreuves, jamais Beethoven ne rendit les armes. Jusqu’au bout de ses forces, il servit l’Art et, par son exemple, nous redonne aujourd’hui du courage ! À ce titre : écoutez donc le galvanisant finale de sa Vème Symphonie.
Dans cette dramatique pandémie actuelle et à la différence du malheureux Beethoven, ce contact que nous chérissons d’un partage jubilatoire de la connaissance, de la véritable culture, nous pourrons bientôt le reconquérir, moyennant quelques efforts. Il exige de chacun une vertu première (par ailleurs si peu appréciée d’une société contemporaine toujours trop pressée) : la patience.

L-N. Livrons à nos lecteurs cet extrait-clef du Chapitre X de votre ouvrage, relatant un pathétique évènement se situant en 1822, juste après la première exécution publique de son Ouverture Die Weihe des Hauses (de La Consécration de la maison) :

  « Le 3 octobre 1822, soir de la création, Beethoven est acclamé. Il dirige, fournissant un effort démesuré pour cacher sa surdité, devenue totale. Début novembre, conduisant les répétitions d’une reprise de Fidelio, il ne fait en revanche plus illusion. À la générale, il donne ses indications à contretemps. Le 1er violon prend le relais par le biais d’efficaces œillades et c’est le drame : « Il était évident que cela ne pouvait marcher avec l’auteur. Mais comment lui faire entendre la vérité ? Chacun semblait dire : « cela ne va pas, éloigne-toi malheureux homme ! » Beethoven inquiet, à sa place, se tournait tantôt à gauche, tantôt à droite, épiant les visages pour savoir quel était l’obstacle à la marche de la pièce […] Il m’appela […] me passa son agenda afin que j’y écrive la cause de tout ceci. J’écrivis […] « Je vous prie de ne pas continuer, je vous expliquerai cela à la maison ! » Là-dessus, il sauta vite dans le parterre et dit à voix haute : « allons vite dehors ! » Il courut sans s’arrêter à sa demeure. Rentré chez lui, il se jeta sur son sofa, mit les mains sur son visage et resta dans cette position jusqu’à ce que nous passions à table. Pendant le dîner, il fut impossible de lui tirer un mot, plongé qu’il était dans l’abattement ». Nous devons ce témoignage à Anton Schindler. Ce violoniste de formation s’avérant un falsificateur, rien de ce qu’il raconte ne peut être pris en considération si d’autres sources ne le confirment. Ce pathétique incident est donc un des rares moments où il apparaît fiable. Parmi les témoignages directs sur la surdité totale de Ludwig, celui-ci le montre en plein désarroi, comme s’il s’éveillait d’un rêve pour admettre une vérité longtemps repoussée.
Une kyrielle d’études est consacrée à son infirmité. Il en ressort que la prudence reste de rigueur quant au diagnostic, puisque le patient n’a pas été ausculté par les praticiens de notre temps, lesquels n’émettent que des hypothèses. Parmi les plus vraisemblables, on trouve deux théories principales pour l’origine du mal : soit une lésion nerveuse entraînant une sarcoïdose, soit une otosclérose. Beethoven ne présentant pas la plupart des symptômes de l’otosclérose, la sarcoïdose pourrait être confirmée par un indice révélé au cours de l’autopsie : une affection aiguë du tissu conjonctif. À supposer que celle-ci ait touché les vaisseaux sanguins du système auditif, on aurait là un début d’explication car la sarcoïdose produit rarement cette lente dégénérescence assortie des périodes de rémission qu’il vécut. Ceci posé, dès l’apparition des troubles jamais Ludwig ne pense que la maladie paralysera ses facultés créatrices. Tout se construira dans sa tête, avec le secours de l’oreille interne. Puis, l’imagination, la mémoire auditive, feront le reste. Ceci n’en rend que plus sidérants les exploits accomplis tant d’années durant dans l’écriture. ». Photos. Portrait en gravure de Beethoven trentenaire, au moment où s’accrut sa surdité. © Collections P.F-T-B. Scène clef du 2° acte de Fidelio, où Léonore sauve de la mort son époux Florestan. © Collections P.F-T-B. Plaque commémorative à l’emplacement de la maison où décèda Beethoven à Vienne. © Collections P.F-T-B.

L-N. Ce fascinant parcours d’aujourd’hui s’achève avec notre compatriote Hector Berlioz, né à La Côte-Saint-André. Cependant, au-delà du compositeur majeur qui métamorphose radicalement la pensée musicale en France à l’époque romantique, quel élément peut pousser à s’intéresser à lui aujourd’hui ?

Patrick F-T-B. Ma compréhension du phénomène berliozien commença véritablement à l’époque du grandiose festival international initié à Lyon par Serge Baudo en 1979 et qui disparut, hélas, après l’édition de 1989. Peu de compositeurs dans l’Histoire de la Musique peuvent prétendre qu’il y a eu un « avant » et un « après » eux. Berlioz fait partie de ce groupe restreint. Mais sa trajectoire accède à une dimension supérieure en raison d’une activité polymorphe. Roland Barthes considérait Berlioz tel un des dix plus grands écrivains français du XIXème siècle ! À ce titre, la lecture de ses Mémoires convaincra – même les plus sceptiques – qu’il peut se hisser au niveau de Balzac, Sand ou Flaubert.
En outre, si comme pour Beethoven, Verdi ou tant d’autres, l’Amour fut pour lui un facteur d’inspiration, l’exaltation passionnelle confine chez ce flamboyant Berlioz à un personnage romanesque exalté, comparable aux personnages de la littérature romantique, dans tous leur excès. Précisons que sans être ce que l’on appelle « un homme à femmes » ou, à plus forte raison, un vulgaire « coureur de jupons », Berlioz connut, au fil de sa vie, au moins quatre figures féminines qui jouèrent un rôle capital dans sa destinée.

L-N. Pour corroborer vos propos, rien, dans votre livre, ne nous semble plus en mesure d’évoquer ce point que l’affaire rocambolesque de ses fiançailles rompues avec Mademoiselle Moke, en 1831. Cet épisode incroyable – mais vrai – se situe après la création de la Symphonie Fantastique, alors que Berlioz, qui se croit guérit de son amour pour Harriet Smithson, vient de commencer son séjour en Italie, consécutif à l’obtention du Prix de Rome :

  « Quittant Florence le 5 mars, Hector entre quatre jours plus tard dans Rome, par la Porta Flaminia. Saisi par la majesté des lieux, il se présente à la Villa Médicis où l’accueil gentiment burlesque de ses coreligionnaires, le réconforte d’emblée. La saine camaraderie, l’humour bambocheur et la gaîté des autres pensionnaires seront d’un précieux secours moral. Son séjour lui en paraîtra moins lourd à endurer, sans compter que, grâce à eux, il surmontera plus facilement une atroce crise sentimentale.
En effet, trois semaines après son arrivée, excédé de n’avoir aucune nouvelle de sa fiancée, Hector veut retourner à Paris. Il expose son dilemme au peintre Horace Vernet, directeur de la Villa Médicis qui, réalisant le sérieux de la situation, consent à son départ tout en le mettant en garde sur le fait que remettre déjà les pieds en France lui ferait perdre tous les avantages liés à son prix. En proie aux pires tourments, Hector part le 1er avril. Débute alors une ahurissante équipée, que voici résumée.
À Florence, il trouve enfin une lettre poste-restante de Madame Moke l’instruisant que tout est fini entre sa fille et lui, qu’elle va la marier à Camille Pleyel, fils du grand Ignace Pleyel ! Le choc est d’autant plus effroyable que l’infâme mère Moke ose affirmer qu’elle n’a jamais dit qu’elle lui donnerait sa fille, que leur relation n’a causé que des ennuis à sa famille et, pour finir, elle lui conseille… de ne pas se suicider. Tout cela serait déjà insupportable pour un individu mesuré. Alors imaginons pour le bouillant Hector ! Il songe à se tuer mais non sans avoir, auparavant, occis les coupables de cette machination. Fou de douleur, il bâtit un scénario : se présenter chez les Moke sous un déguisement de femme de chambre, prétextant de leur remettre un billet, se faire reconnaître, abattre les trois fautifs à bout portant avant de se donner la mort. S’étant procuré le costume de soubrette adéquat, une paire de pistolets à deux coups ainsi que des fioles de laudanum et de strychnine, il emprunte la chaise de poste la plus rapide pour rejoindre la France. Les cols Alpins étant enneigés, il opte pour la route de la côte Ligure. Trois jours durant, il ressasse son scénario criminel. Arrivé à Gênes, il constate la perte de son déguisement, oublié lors d’une correspondance à Pietrasanta. Péniblement, il trouve une modiste génoise qui accepte de lui en confectionner un en moins de cinq heures. En attendant, il erre sur les remparts du port et tombe en syncope dans l’eau. Malaise dû à l’affaiblissement car, depuis Florence, il n’a absorbé qu’une orange pressée. Heureusement, des témoins parviennent à le sauver alors qu’il coule à pic. Cet incident constitue un choc salutaire car, une fois dans la voiture pour Nice avec tout son attirail, il commence à douter du bien-fondé de son entreprise, surtout s’agissant de la parachever par sa propre mort ! Entre Gênes et Vintimille, sa détermination s’infléchit. Il écrit à Vernet, lui demandant s’il l’a déjà radié de la liste des pensionnaires. En attendant sa réponse, il décide de séjourner à Nice, ce qui lui évite de passer en France. Après deux nuitées d’hôtel, il loue une chambre meublée près du rocher des Ponchettes, où il s’adonne à une énorme activité de correspondance, informant famille et amis, ne négligeant aucun détail de sa mésaventure.
Bientôt, une lettre chaleureuse de Vernet lui parvient, l’informant qu’on attend son retour. Reprenant goût à la paix retrouvée, il mord la vie à pleine dents, s’extasie devant les beautés de la nature environnante et compose. Ainsi naît la Grande ouverture du Roi Lear, dérivée du King Lear de Shakespeare. Ces pages ne décrivent pas l’action complète de la pièce mais suggèrent le sort du vieux monarque. Si rarement Berlioz propose dans ses ouvertures un Allegro agitato e disperato assai aussi féroce et accablant, il étonne dès l’incipit de son introduction lente, traité dans l’esprit d’un récitatif où les cordes graves arborent les figures les plus marquantes, successivement nobles, angoissées ou résignées. Toute aussi singulière, la structure générale conserve certes le schéma diffus de la forme-sonate, mais accumule les audaces : récurrence dans l’esprit cyclique du matériau introductif ; instabilité tonale profuse ; coda récapitulant les motifs dans une vision rompant avec les préceptes inhérents au Classicisme.
L’art constitue donc le facteur princeps qui a sauvé Hector, en endiguant ses sinistres projets meurtriers. Le deuxième se trouve dans le contact avec les sites enchanteurs de la région niçoise. Il en existe un troisième, à ne pas négliger. Bis repetita : rien ne pouvant mieux qu’une représentante de la gente féminine aider un homme à oublier une autre femme ingrate, Hector se guérit par la seule satisfaction des sens avec une jeune niçoise qui restera à jamais anonyme. Car, si la fille Moke avait usé de toutes les ressources en amour pour occulter Harriet Smithson, plus question en l’espèce que le cœur soit aussi sollicité. Notre héros ne révèle pas l’aventure dans ses Mémoires ni dans les lettres aux siens mais dans un récit adressé à un groupe d’amis parisiens. Grâces soient rendues à l’accorte inconnue : la convalescence morale s’en trouve acquise. Il n’évoquera quasiment plus « l’affaire Moke ». ». Photos. La Maison natale à La Côte Saint André, aujourd’hui Musée Hector Berlioz. © Collections P.F-T-B. © Collections P.F-T-B. Mademoiselle Moke dans une lithographie d’époque. © Collections P.F-T-B. Verso du billet de 10 francs en cours de 1974 à 1986. À l’arrière-plan, la Villa Médicis. © Collections P.F-T-B.

L-N. On imagine volontiers les grands compositeurs comme des gens sérieux, travailleurs, toujours à la recherche de l’inspiration, romantiques aussi parfois fauchés. Mais comme on le voit ici, leur vie est plein d’imprévus de rebondissements, et de gloire. En sommes, tout sauf un long fleuve tranquille !

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* A propos de Cavour, voir en page « Voyages -Evasions », trois châteaux autour d’Annecy. Dans le château de Thorens, est reconstitué le bureau de Cavour. Celui-là même qui fut à l’origine du traité de Turin qui organisa la cession de la Savoie et du comté de Nice à la France par référendum en 1860. « C’est sur ce bureau que nous sommes devenus français et que l’Italie est née » Suivez ce lien : https://www.lyon-newsletter.com/20-06/

 

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