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LES CHRONIQUES

De Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin. Xème année
Les chroniques de la saison 19/20 sont mises en ligne en fin de mois.
Photo Labo Gris Souris © DR

SEPTEMBRE 2019

ORCHESTRE NATIONAL DE LYON
AUDITORIUM MAURICE RAVEL

26 Septembre  / Concert d’ouverture, Wagner / Strauss
Des incertitudes à la flamboyance

Un an avant sa prise de fonction officielle au poste de directeur musical, Nikolaj Szeps-Znaider ouvre la présente saison artistique avec un programme ambitieux à défaut d’être audacieux. En effet, dans la mesure où icelui ne comprend que des standards du répertoire, le pari demeure risqué. Le jeune chef ne pouvant être soupçonné d’avoir la témérité de l’inconscience, il sait qu’il lui faut accepter fatalement la redoutable confrontation avec les immenses références interprétatives du passé. Procédons à un examen attentif de son travail.

Geste sans emphase
mais efficace sinon élégant

Jusqu’à présent, le hasard nous avait permis de voir une seule fois Nikolaj Szeps-Znaider diriger : le 14 décembre 2017, dans un concert Weber / Schumann / Tchaïkovski [Voir archives Lyon-Newsletter.com automne 2017]. Nous avions alors loué ses nombreuses qualités tout en relevant ses rares limites. Ce soir, il choisit d’ouvrir le feu avec l’ouverture du Tannhäuser de Richard Wagner (dans la mouture princeps de Dresde).
Carrure à la Christian Thielemann, le geste sans emphase mais efficace sinon élégant, notre directeur musical désigné adopte le tempo juste. Attentif, il se préoccupe de chaque pupitre avec pertinence. Tout se trouve bien en place sans atteindre toutefois l’idéal, les incertitudes s’avérant patentes. Ainsi, dans le premier énoncé en tutti du leitmotiv des pèlerins, les pupitres de cuivres laissent paraître de fâcheux déséquilibres, les trombones écrasant les cors. Puis, le thème de l’hymne à Vénus pâtit d’une brutalité battant en brèche la sensualité. Ceci posé, la texture de notre orchestre offre des sources de réjouissance peu communes, venant opportunément compenser une conception massive (on songe, là-aussi, à Thielemann !), privée de profondeur de champ pour les différents plans acoustiques. Photo © Julien Mignot.

La vision demeure compacte, là où la structure a plus que jamais besoin de se trouver aérée
L’on ne se rattrapera guère avec les Vier letzte Lieder [les Quatre derniers lieder – titre apocryphe] de Richard Strauss. Là où il faudrait un grand-lyrique, Madame Genia Kühmeier projette sa jolie voix de soprano-lyrique de façon seulement satisfaisante, exprimant avec habileté la plupart des sentiments que recèlent les méandres des poèmes.
Si « Frühling » sent clairement l’échauffement et l’effort – voire la crispation – les choses s’améliorent à partir de « September ». Pourtant, fait encore défaut l’indispensable connivence poétique entre la cantatrice et son chef, seule propice aux grandes interprétations. Instrumentalement parlant, la vision demeure compacte, là où la structure a plus que jamais besoin de se trouver aérée par un ciseleur familier du compositeur bavarois.
Heureusement, la nature même de l’écriture profite aux protagonistes dans « Beim Schlafengehen », où l’on accède enfin à moins de contrainte et davantage de naturel. L’on se réjouit que le crépusculaire « Im Abendrot » suscite une émotion non feinte, en atteignant enfin l’osmose subtile et consubstantielle à ces pages incomparables. Mieux vaut tard que jamais…

L’illusion de nous trouver à Munich a percé ce soir dans Richard Strauss
Nombreuses, les exécutions du poème symphonique Ein Heldenleben entendues à l’Auditorium depuis son inauguration ne furent jamais décevantes. L’ample fresque autobiographique exige, parallèlement, un orchestre sans faille autant qu’une baguette inspirée et expérimentée.
Attaque franche, souplesse, bonne individuation des divers secteurs instrumentaux, élan impétueux, flamboyance, enivrement straussien prodigué par la luxuriante pâte orchestrale avec, au sommet, des cordes transcendantes… cela commence plutôt bien ! Or, nous relevons ensuite un vrai sens de la cohérence narrative allié à une palette profuse. Particulièrement notables : l’épisode consacré aux adversaires du héros, servi par des bois superlatifs ; celui dédié à sa compagne, orné d’une magnifique prestation de Giovanni Radivo dans la partie de 1er violon solo (doubles cordes épatantes) et de harpes ensorcelantes parce que franchement volumineuses. Sommet épique de la partition, les combats du héros constituent souvent la pierre de touche pour les chefs peu aguerris. Nous voici rassurés : Nikolaj Szeps-Znaider en domine avec aisance tous les paramètres autant que les pièges, déployant toutes ses ressources de puissance parfaitement contrôlée.
Le parcours se poursuit et s’achève sous un éclairage constamment inspiré. Cela pose question : aurait-on consacré un inégal temps de répétition aux deux parties du programme ? Seule certitude, la seconde comble l’auditeur, assujetti au vertige, en état d’ébriété phonique au terme de l’aventure.
Si l’on rêve désormais d’entendre ce chef prometteur dans Bruckner, Mahler ou Zemlinsky, l’illusion de nous trouver à Munich a percé ce soir dans Richard Strauss. Impossible d’imaginer plus haut compliment pour notre phalange lyonnaise et son futur maestro attitré.

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