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LES CHRONIQUES MUSICALES

de Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin

N°30 Automne-Hiver 18/19 – 10ème Année !
Les chroniques sont mises en ligne en fin de chaque mois
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Novembre 2018

AUDITORIUM MAURICE RAVEL
CYCLE ORCHESTRES INVITÉS

25 Novembre : Deutsches Symphonie-Orchester Berlin / Beethoven & Dvořák : flamboyante plénitude sonore

Devenu le D.S.O Berlin depuis 1993, l’ancien Orchestre de la R.I.A.S (Radio in American Sector) occupe, après les prestigieux Berliner Philharmoniker, le rang de deuxième grande phalange symphonique de la capitale allemande. N’ayant pas souvenir d’un précédent passage de cette formation à Lyon, voici donc, sauf erreur, sa première prestation dans notre ville.
Au préalable, l’affiche suscitait deux petites réserves. Tout d’abord un menu un peu court, qui aurait aisément pu être agrémenté d’un hors-d’œuvre savoureux (une ouverture de Albert Lortzing, Friedrich von Flotow ou Otto Nicolai) voire consistant (une ouverture de Weber, Spontini ou Mendelssohn). Ensuite, nous récusons toujours la curieuse manie de souhaiter la présence d’un concerto en début de programme, alors que, par définition, un orchestre en tournée doit s’apprécier seul, pour lui-même (voir, à ce titre, le programme logique de Valery Gergiev le 11 janvier prochain !).
Ceci posé, ce contresens est aujourd’hui compensé par : le choix d’une partition concertante de texture vraiment symphonique, où l’orchestre n’est pas qu’un faire-valoir ; celui d’une soliste de très grande classe, déjà remarquée dans nos colonnes.

Chez Vilde Frang, les broderies s’ourlent de soupirs discrets
À peine trois années se sont écoulées depuis la précédente venue à Lyon de Vilde Frang, qui avait interprété, avec l’O.N.L, le 5ème Concerto pour Violon en La Majeur « Türkisch » de Mozart [voir le Top 9 des coups de cœur des années 2008 / 2018 en page d’accueil]. L’artiste norvégienne affronte ce soir le monument que représente le Concerto en Ré Majeur Opus 61 de Beethoven, pierre de touche pour maints violonistes insuffisamment aguerris.
Dans l’introduction, Robin Ticciati dirige en alliant idéalement la délicatesse mystérieuse à l’énergie héroïque (un vibrant hommage aux cordes, pour leur discipline d’attaque et d’articulation). Sa conception se mâtine d’élégance et la mise en place s’avère impeccable. Vilde Frang confirme bientôt son aptitude à la symbiose avec ses partenaires, déjà constatée en décembre 2015 avec l’O.N.L et Slatkin. Ici encore, elle fait corps avec eux autant qu’avec l’œuvre, demeurant toujours à l’écoute et en communication. Un suraigu un peu aigre dans la première ascension à découvert mis à part, le discours de la violoniste norvégienne séduit par sa finesse et son assurance, constamment nimbées de modestie. Les broderies s’ourlent de soupirs discrets. Certes, on a connu tempéraments plus affirmés ou volumes plus consistants, mais tant de soyeuse netteté sous une apparente fragilité, rarement. À ce jeu, oscillant entre chatoiement recherché et chant extatique, tout paraît harmonieux, jusqu’à une cadenza sans esbroufe, d’une sérénité quasi religieuse.
Au fil de cet Allegro ma non troppo initial, le chef entoure la soliste avec sa solide phalange, aux attaques impérieuses. Saillante, la partie orchestrale accède au relief indispensable, traduisant la vision esthétique très en chair, juste et bien comprise d’un chef auquel rien n’échappe, même le plus infime pizzicato.
Dans le Larghetto d’une transparence diaphane, Vilde Frang abonde dans le sens de Robin Ticciati, offrant un cantabile opalescent. Mais, au-delà d’un phrasé féérique ou d’un modelé frémissant, ce que l’on admire le plus de cette artiste insigne demeure la perception jubilatoire de ses trilles en apesanteur. On se prend bientôt à rêver que l’Auditorium l’invite en récital, tant on l’imagine idéale dans les trois sonates avec violon de son compatriote Edvard Grieg.
Sous son archet affûté, l’attaque du premier thème du Rondo conclusif revêt une saveur rustique bienvenue, que vient renforcer l’élan dionysiaque imprimé par Ticciati à tout l’orchestre (les tempos sont soutenus : 40’ en durée totale). Un élan dont participe le superbe basson solo de Madame Karoline Zurl, ainsi que des cors dont on apprécie la rondeur et la jovialité. La brève cadence nous vaut des doubles cordes éloquentes de la part d’une soliste de plus en plus en verve mais toujours distinguée avant un final bariolé à souhait. En Bis, elle nous régale de splendides variations sur l’hymne impérial de Joseph Haydn, agrémentées de somptueuses doubles cordes. Photo Vilde Frang © Maco Borggreve.

L’énergie circule constamment entre des plans sonores distinctement définis
La célébrissime Symphonie N° 9 en mi mineur Opus 95 dite « Nouveau-Monde » d’Antonín Dvořák est en passe de devenir un rendez-vous annuel obligé à l’Auditorium. L’on ne s’en plaindrait certes pas si l’on ne devait rappeler que les symphonies numérotées 1 à 5 du compositeur tchèque n’y ont encore jamais été exécutées ! Ceci posé, un autre point restait à vérifier, à savoir : Dvořák s’inscrit-il naturellement dans les gènes des Berlinois ?
Le premier mouvement rassure plutôt sur ce plan. L’introduction lente, placée d’emblée sous un éclairage intense annonce une interprétation sans alanguissements. L’énergie circule constamment entre des plans sonores distinctement définis. Seule réserve : la petite harmonie reste un peu effacée lorsqu’elle joue en tutti, alors qu’elle rassemble de riches individualités.
Au reste, on se prend à craindre que cette vision très volontaire – voire musclée – n’affecte le 2ème mouvement. Effectivement, il en conserve des traces. Fort bien joué, lui fait néanmoins défaut la distanciation en apesanteur que l’on doit ressentir dès l’entrée du cor anglais solo. Or, tout demeure ici impérieux, excessivement tranché, orné de couleurs immodérément vives là où l’on souhaiterait davantage de pastel que de gouache au couteau. Techniquement parlant, rien à redire, mais l’âme n’y est pas, l’émotion itou.
En revanche, cette conception conquérante profite au Scherzo (à dire vrai, on le pressentait !). Tellurique, hypertendu, ce dernier s’affiche glorieusement en situation. En outre, le deuxième motif s’épanche avec un lyrisme bienvenu tandis que, pour le troisième, Robin Ticciati dessine courbes et contrecourbes avec une grâce toute chorégraphique, traduisant la juste pulsation de cette musique. Pulsation haletante qui ne veut pas dire heurtée. À ce titre, son interprétation fait immanquablement songer à celle, exemplaire, de Riccardo Chailly [gravée chez DECCA avec le Concertgebouw d’Amsterdam], qui fut précisément le directeur musical du présent orchestre berlinois de 1982 à 1989. Encore que… Ticciati batte le record de durée de Chailly, avec 7’30’’ au lieu de 8’ !
L’Allegro con fuoco se veut volcanique mais, sommes toutes, moins qu’on ne le craignait. Car Ticciati en accentue les figures dansantes. Une belle touche de nostalgie dans l’intervention de la clarinette solo fait même chavirer nos cœurs et le charme opère. Tout n’est pas uniformément éruptif. Les sentiments affleurent jusqu’au travers des réminiscences des thèmes antérieurs, dans une flamboyante plénitude sonore. L’enthousiasme du chef et de ses complices emporte tout sur son passage, y compris l’adhésion des auditeurs dans un Auditorium bondé. Le succès obtenu nous vaut un Bis généreux avec une Danse slave N°2 en mi mineur (extraite du recueil Opus 72) de Dvořák au petit point. Un vrai bonheur ! Photo Robin Ticciati, chef d’orchestre © Kai Bienart.

 

OPÉRA DE LYON à l’Auditorium

5 Novembre / NABUCCO de VERDI (en concert) : une majesté ramenant au modèle de Riccardo Muti

À Lyon, le Nabucco de Verdi aura vécu une curieuse histoire. Créé en notre Grand-Théâtre en 1853 (soit onze ans après sa venue au monde à la Scala de Milan), il devra attendre… juin 1984 pour reparaître en notre ville ! Primitivement annoncé par l’opéra en version scénique, des restrictions budgétaires conduisirent cette année-là à transformer les soirées données à Fourvière en exécution concertante. D’un ensemble dirigé sans grande subtilité par Gaetano Delogu émergeaient l’incisive Abigaille d’Olivia Stapp et le Nabuchodonosor stylé de Matteo Manuguerra. En 1997, l’O.N.L proposa derechef l’œuvre en concert, avec un trio vocal de choc : le percutant Alain Fondary dans le rôle-titre, Hasmik Papian (remplaçant au pied levé Linda Roark-Strummer) en Abigaille et le Zaccaria idéalement sonore de Roberto Scandiuzzi. Depuis, nos institutions musicales majeures négligèrent l’œuvre. Les spectateurs durent se tourner vers les opportunités offertes par un spectacle en tournée (une troupe polonaise au Palais des sports), puis les deux dignes productions affichées par la Compagnie Cala à l’Amphithéâtre 3000, successivement en 2010 puis 2016. En clair : au XXème siècle comme en ce début de XXIème, l’Opéra de Lyon n’a toujours pas proposé cet opéra de Verdi en version scénique !

Forfait de Nucci, révélation pour son remplaçant : Amartuvshin Enkhbat
L’édition 2018 recourt donc encore une fois à l’exécution concertante. Mais est-ce un mal si cela permet d’éviter une énième relecture inepte ? Par ailleurs, le point d’attraction capital de ces soirées résidait dans l’annonce de Leo Nucci pour tenir le rôle du roi fou. À 76 ans, l’illustre baryton italien aurait ainsi enfin accompli ses débuts à Lyon. Hélas, des raisons de santé l’ont contraint à se retirer de la production. Il rejoint donc l’interminable cohorte des immenses chanteurs qui ne se seront jamais produits dans notre bonne ville, même en récital : Birgit Nilsson, Jon Vickers, Mirella Freni, Nicolaï Ghiaurov, Leyla Gencer, José Carreras, Ghena Dimitrova, Renato Bruson, Theo Adam, Leontyne Price, Samuel Ramey, Plácido Domingo… et tant d’autres !
Ceci précisé, le forfait de Nucci permet la révélation de son remplaçant : Amartuvshin Enkhbat. Soliste principal de l’Opéra d’État d’Oulan-Bator, le baryton mongol a sidéré le public. Trapu, exprimant d’entrée de jeu dans toute sa physionomie l’ascendant allié au terrible, il impressionne moins par une voix intrinsèquement placée dans le masque (façon Manuguerra) que par une projection insolente, conjuguée à un volume appréciable autant que suffisant pour passer à l’Auditorium (ce qui constitue déjà, en soi, une performance). Compte-tenu de son arrivée tardive dans ce projet, l’on en admire que plus son professionnalisme (nous relevons une seule approximation : lors du lancement de la strette conclusive du I « Mio furor, non più costretto », où il est hors mesure). Tout le reste suscite mieux que le respect ; l’admiration. Soulignons particulièrement : une ligne de chant belcantiste inespérée autant que châtiée (a-t-il complété ses études en Italie ?), du style, un souffle considérable, des demi-teintes soignées, le rejet de toute fruste tentation expressionniste (pas un son débraillé, ni parlando) et un sol aigu (voire la bémol, dans sa cabalette du IV !) triomphant. Ses plus grands moments ? La superbe plainte offerte dans « Oh di qual onta aggravasi » et un « Deh perdona ad un padre che delira » policé, avec des gruppettos de grande classe (duo du III) ; la prière « Dio di Giuda » à la fois généreuse, émouvante et impeccablement contrôlée, suivie d’une électrisante cabalette « O prodi miei », crânement assumée malgré un tempo d’enfer. Voilà un artiste à suivre avec attention, avis aux amateurs ! Photo Amartuvshin Enkhbat © DR.

Anna Pirozzi abasourdit l’assistance par son organe torrentiel
Autre révélation de la soirée, l’Abigaille d’Anna Pirozzi, format Metropolitan Opera de New York, qui abasourdit l’assistance par son organe torrentiel. N’oublions pas que trouver une Abigaille efficiente demeure l’obstacle majeur quand on envisage de programmer Nabucco. Gérant intelligemment ses moyens dans son entrée – afin de ne pas se mettre inutilement en danger – la soprano italienne libère bientôt une puissance inattendue. En outre, surgit dès le trio « Io t’amai » un remarquable sens du legato et du cantabile, généralement absent chez les Abigaille uniquement vociférantes ou véristes. Ajoutons à cela une maîtrise parfaite de l’émission (un premier contre-ut à pleine voix, le second filé façon Montserrat Caballé) qui augure d’une grande scène du II haut de gamme. Pronostic confirmé : l’auditeur avisé se sent en sécurité (ce qui n’est guère arrivé depuis Julia Varady, Hasmik Papian et Susan Neves). Totalement libéré, le volume naturel fait vibrer vos tympans (les habituels ignares parleront, vainement, de « cris »). S’y ajoute un respect scrupuleux du texte musical, tous écarts assumés dans le meurtrier récitatif « Ben io t’invenni », car elle ne triche jamais. Suit un « Anch’io dischiuso » bellinien à souhait, puis une cabalette tout simplement géniale, trilles non savonnés inclus et sagaces variantes dans la reprises. À l’opposé, elle achèvera son parcours par une agonie aux sublimes pianissimi, plus proches de ceux de Gencer que de Caballé. Là aussi, amis lecteurs, Anna Pirozzi est un nom à graver dans vos mémoires !
Face à ces deux monstres sacrés en devenir, l’entourage réussit l’exploit de ne pas démériter. Certes, Riccardo Zanellato ne possède pas l’exacte étoffe des grands Zaccaria (Siepi, Ghiaurov, Ramey, Giaiotti…) mais nous surprend agréablement dans ce rôle écrasant, parvenant à négocier ses trois solos avec aplomb et déployant un sens des nuances qu’on ne lui connaissait pas poussé à ce degré. Certes, le registre grave n’a jamais été son fort (déjà, il peine sur les sol concluant « D’Egitto là sui lidi »). Mais ses vertus s’épanouissent ailleurs, par exemple : dans une reprise de la cabalette « Come notte a sol fulgente » agrémentée de superbes variantes de haute école belcantiste ; une évocation « Tu sul labbro de’ veggenti » sotto voce, d’une émotion bien réelle à défaut d’un grave opulent ; une scène de la Prophétie où un tempo un soupçon trop pressé ne lui permet sans doute pas de respirer assez pour laisser s’épanouir facilement le bas de la tessiture, mais couronné par un fa dièse aigu glorieux. Photos Anna Pirozzi © V. Santiago. Et Riccardo Zanellato © DR.

Une observation scrupuleuse de la moindre indication
Ismaele et Fenena n’ont nul besoin d’être dévolus à des voix immenses mais à des artistes attentifs. Curieusement ce soir, tous deux présentent des incertitudes d’intonation, heureusement compensées par un métal des plus enviables. Massimo Giordano demeure très joliment solaire (tout en se trompant parfois dans le texte du livret), tandis que sa partenaire Enkelejda Shkoza, surcalibrée et mûrissante, retient adroitement un envahissant vibrato serré.
Les parties de troisième plan réservent de bonnes surprises. Ainsi Grégoire Mour, en réels progrès, livre dans Abdallo une prestation bien supérieure à celle entendue dans Uldino en mars dernier, même s’il reste insuffisamment chenu pour camper le vieil officier du roi babylonien (le maquillage pourrait pallier à cet inconvénient dans une scénographie). Martin Hässler campe un Grand-Prêtre de Baal fort correct, bien qu’un peu restreint en volume, ce qui le prive de l’arrogance nécessaire. Erika Baikoff se remarque en Anna, et pas seulement dans son unique réplique à découvert « Deh fratelli, perdonate, un’ ebrea salvata egli ha ». Rarement nous entendîmes cette partie ingrate devenir aussi saillante dans les ensembles.
Nous avons gardé pour la fin les prestations des forces de l’Opéra, placées sous la direction de l’impétueux Daniele Rustioni. Si ce serait cuistrerie de rappeler combien l’ouverture de Nabucco ne constitue pas un sommet de raffinement, comment ne pas constater une incontournable réalité ? Sous une baguette experte, ses pages sonnent tout autrement que « bastringue ». C’est le cas avec Rustioni qui fait jouer son orchestre avec une majesté nous ramenant à Riccardo Muti (modèle ici avéré et, semble-t-il, revendiqué jusqu’aux coloris). Au-delà d’une énergie à revendre bien connue, relevons aujourd’hui (partition en mains) une observation scrupuleuse de la moindre indication (expressive aussi bien que de dynamique), une fougue impérieuse dans l’art du crescendo et une souveraineté superlative pour construire un grand ensemble concertato (un « S’appressan gl’istanti d’un’ira fatale » inouï à ce titre !). Reste qu’avec 57 instrumentistes au total (sauf erreur), les cordes doivent mettre les bouchées doubles pour ne point faire sentir un déséquilibre harmonique.
Un problème voisin affecte les chœurs. Avec (sauf erreur là aussi) 53 unités, nous demeurons tout de même en-deçà des nécessités. Certes, la proportion est plus adaptée que pour le récent Mefistofele, mais ces valeureux artistes ne peuvent continuellement accomplir des miracles. À ce titre la scène avec Ismaele (au II) les révèle insuffisamment nombreux. Malgré tout, ils se montrent d’une dignité à toute épreuve : poignants dans l’expression de la douleur résignée ou l’imploration, flamboyants dans l’imprécation. La scène d’entrée « Gli arredi festivi » – qui ne pardonne jamais l’approximation – se révèle exemplaire, un modèle à ce titre. Ajoutons à cela un merveilleux soin du détail, concrétisé par une restitution des croches piquées dans « Nei tuoi servi un soffio accendi » jamais entendue aussi nette. Et que dire du « Va pensiero », si ce n’est que, d’une pureté d’émission absolue, l’exécution de cette page rabâchée constitue la prouesse d’émouvoir même les plus blasés ? À noter que Rustioni se fait à cet instant – pour la seule fois – moins philologique (il cède à la tentation de la longe tenue vocale conclusive) qu’hédoniste. Le final s’inscrit à l’aune de ce qui précède, avec un hymne à Jéhovah confondant de beauté et d’intelligence.
En fin de parcours, l’on participe de la jubilation du public, fêtant des artistes visiblement heureux, qui ont – s’agissant des solistes vocaux – « joué » leurs rôles avec naturel, bien mieux qu’ils ne l’auraient fait dans une mise en scène en complet décalage avec la dramaturgie de l’œuvre. Photo Daniele Rustioni, chef d’orchestre © Blandine Soulage.


Octobre 2018

OPÉRA DE LYON

17 Octobre / MEFISTOFELE de BOITO
Lors que la magie n’est pas visible, elle s’entend !

Le 19 septembre dernier, l’Opéra de Lyon ouvrait brillamment sa saison à la Chapelle de la Trinité par un concert dédié à Gioacchino Rossini à l’occasion du cent-cinquantenaire de sa mort (chichement fêté à Lyon). Ce fut pour Daniele Rustioni l’occasion de confirmer ses époustouflantes affinités avec les œuvres du Cygne de Pesaro. Pour la première production scénique de 2018 / 2019, notre juvénile autant que dynamique directeur musical s’implique totalement dans une autre et double célébration : celle du cent-cinquantenaire de la création de Mefistofele (dans sa mouture princeps) alliée à celle du centenaire de la mort d’Arrigo Boito.

Transposer – véritable tarte à la crème – une énième fois l’action à l’époque contemporaine
Après Orange en juillet, Lyon relève le défi de monter cet opéra colossal et complexe. En ne remontant qu’à 1980, les productions n’ont certes pas manqué dans le Monde. Mais, rien qu’en Europe, il fallait souvent que le mélomane curieux voyage pour le voir à la scène. Notre ville l’avait présenté au tout début des années 1960 avec Huc Santana (nous avons souvenir de l’avoir constaté en consultant des programmes d’archives ; amis lecteurs : vos compléments d’informations seraient les bienvenus !). Depuis plus d’un demi-siècle, Lyon n’avait plus entendu siffler le démon de Boito. Ce retour est donc des plus heureux. Las ! Encore aurait-il fallu bénéficier d’une réalisation scénique à la hauteur des enjeux grandioses de l’ouvrage. Sur ce plan, nous sommes loin du compte. Les productions de la Fura dels Baus à l’opéra nous ont parfois agréablement surpris (leur Tristan & Isolde de Wagner, frisant la perfection ici-même). Mais, trop souvent, le collectif catalan fait fausse route. À ce titre, leur vision de La Damnation de Faust de Berlioz à Salzbourg était carrément à côté de la question. C’est hélas encore le cas avec l’opéra de Boito. Les déclarations d’intention d’Àlex Ollé suscitaient l’inquiétude avant même les représentations. Transposant – véritable tarte à la crème – une énième fois l’action à l’époque contemporaine, il se situe en-deçà des implications métaphysiques du sujet. Ainsi, il nous impose un contexte mille fois vu d’une totale platitude, où un anodin Méphistophélès sans assurance ni arrogance se trouve ravalé au rang d’un technicien de surface psychopathe et, comble du non-sens, plutôt manipulé par Faust. Ça commence d’ailleurs très mal dès le Prologue : au lieu d’une vision fantastique d’un univers céleste, nous voici dans un laboratoire aseptisé où des chirurgiens dissèquent des cœurs (NB : nous avons échappé aux fœtus !) avant que les collègues de travail de Méphistophélès ne viennent passer du désinfectant. Pendant ce temps, le chœur (symbolisant la voix divine) est maintenu à l’arrière-plan, ce qui ne facilite en rien ses interventions. Ensuite, tout est à l’avenant : la kermesse devient le pot de départ d’un quelconque mandarin local ; la scène du jardin – par essence intimiste – se situe dans un dancing envahi d’une foule de comparses, fait révélateur d’une obsession de vouloir meubler à tout prix ; le Sabbat lui est enchaîné sans précipité (ce qui contribue à l’incompréhension légitime de spectateurs néophytes qui ne savent plus d’où on en est) ; Marguerite monte volontairement sur la chaise électrique (entre autres accessoires supposés « modernes ») pour quitter ce monde ; l’acte grec relève davantage des Folies-Bergères ou du Casino de Paris que de la subtile évocation philosophique de l’Attique présente dans le Second Faust de Goethe…etc. Seul le Sabbat ne manque pas son but, constituant à la fois une scène de débauche et d’horreur collant au sens exact de ce tableau. C’est vraiment bien peu en regard d’une surabondance d’idées hors de propos ou contre-productives par ailleurs, délayées dans des décors d’une invariable autant qu’accablante laideur. Seul élément à sauver dans la réalisation : les lumières, toujours bien conduites et soignées d’Urs Schönebaum, qui mérite un vrai coup de chapeau. Il aurait vraiment fallu que le sieur Ollé entende les désolantes réflexions des spectateurs de tous âges à la sortie, où la phrase « je n’ai pas tout compris » revenait sur maintes lèvres, tel un leitmotiv. Même si elle était parfois contestable (l’acte grec, en particulier) la fameuse vision de Robert Carsen ouvrait de toutes autres perspectives [créée à Genève, en coproduction avec Chicago et San Francisco avant d’être affichée à Turin, vous pouvez la retrouver en un DVD publié chez Arthaus Musik]. Photo Mefistofele © Jean-Louis Fernandez.

Question largeur et volume, John Relyea efface le souvenir du grêle Erwin Schrott à Orange
Foin des relectures usées jusqu’à la corde et de ces visions globalement réductrices. Passons maintenant à ce qui nous conduit aux plus sublimes hauteurs : l’exécution musicale. Côté solistes, le bilan est certes inégal. John Relyea avait retenu toute notre attention en Vodník dans la Rusalka de Dvořák au Metropolitan de New York en février 2014. Son format vocal sonore convient au Méphistophélès de Boito. Question largeur et volume, il nous comble, effaçant le souvenir du grêle Erwin Schrott à Orange. Les registres médium et grave (il en rajoute même ; par exemple dans « si umanamente » !) s’avèrent imposants tandis que l’aigu manque d’aisance. À ce titre, la scène « Ecco il mondo » présente des mi et fa un peu tirés. De même, la souplesse a ses limites (évidentes dans un passage exposé comme « quell’ebra illusione ») et le souffle mérite d’être développé. Ceci posé, le mordant séduit, l’expressivité aussi et les intentions sont bonnes. Meilleur moment, un « Son lo spirito che nega » très inspiré de celui de Samuel Ramey, mais curieusement privé de ses coups de sifflets complets (pourtant expressément mentionnés dans l’édition Ricordi que nous possédons). En résumé, sans atteindre à l’idéal des trois interprètes majeurs que furent – chacun dans leur genre – Cesare Siepi, Nicola Ghiuselev et Ramey, la basse canadienne nous aura réservé les plus beaux moments de la soirée au sein d’un casting par ailleurs discutable.
Point n’est besoin d’être grand expert pour deviner à l’avance que Paul Groves n’allait pas délivrer un Faust transcendant. Nous avons suffisamment fait les louanges de ce ténor dans le War Requiem de Britten l’an passé pour ne pas lui faire offense en relevant son inadéquation stylistique avec la partie de ténor lirico-spinto écrite par Boito. Contraint, sans aura (loin du solstice solaire de Jean-François Borras à Orange) ni aisance dans le registre supérieur souvent négocié en voix mixte ou proche du détimbrage (« Baluardo m’è il Vangelo » carrément scabreux à ce titre), le ténor américain promène laborieusement son Faust anthracite de timbre de Francfort à la Grèce en passant par le Brocken. Il nous a rappelé son confrère britannique Stuart Burrows lorsqu’il abordait Donizetti : mêmes problèmes d’inadéquation dus à une voisine typologie vocale, inadaptée à ces répertoires italiens. Reste, dans les deux cas, un professionnalisme qui force l’admiration et permet à ces dignes artistes de contourner les périls sans trahir la lettre de la partition, même si l’esprit et la couleur n’y sont pas.
Pas de trahison non plus chez la Margherita / Elena de Evgenia Muraveva. Très audible, sa voix sans être confidentielle demeure foncièrement celle d’un soprano lyrique. À ce titre, elle doit exceller en Mimi chez Puccini. Pour autant, elle ne peut se fabriquer la typologie de soprano grand-lyrique de la Marguerite de Boito ni, à plus forte raison le soprano dramatico-spinto de son Hélène de Troie. En outre, les limites techniques apparaissent bien vite chez cette cantatrice encore verte, dont le curriculum vitae a de quoi inquiéter, tant elle aborde des emplois au-delà de ses moyens naturels, qu’elle risque de détériorer précocement. Mal contrôlée, l’émission présente déjà des scories et le souffle court trahit maintes incertitudes techniques. Convenable, sans plus, sa Margherita ne produit pas l’émotion escomptée tandis que, dépassée par les évènements, son Elena demeure insignifiante tout en parvenant, malgré tout, à passer la rampe grâce aux prévenances du chef qui se fait galant homme en évitant que l’orchestre ne la couvre.
Côté seconds rôles, Agata Schmidt campe une Martha ordinaire mais une excellente Pantalis. Le rapport s’inverse chez le ténor Peter Kirk, saillant Wagner mais transparent Nereo. Photo Mefistofele Paul  Groves et John Relya © Jean-Louis Fernandez.

Rustioni et les forces maison communiquent le grand frisson
Nous avons naturellement gardé le meilleur pour la fin. Lors que la magie n’est pas visible, elle s’entend. La direction étourdissante de Daniele Rustioni, entraîne toutes les forces maison dans la plus hypertendue des interprétations de Mefistofele que nous ayons pu vérifier de auditu, communiquant le grand frisson. Jamais le chef italien ne traîne. Sa direction affiche une nervosité de bon aloi, le tempo étant soutenu dès les échanges des fanfares célestes. Flamboyante par la suite, elle restitue ou souligne efficacement tout ce que l’écriture composite autant que magistrale de Boito peut devoir, çà et là, à Berlioz, Wagner ou Verdi tout en lui conservant ses vertus intrinsèques. Ainsi, ce que la scénographie renie sort de la fosse avec une vivifiante fluidité, dans un éventail de textures rougeoyantes ou immaculées et une interpellation permanente de l’auditoire. Seule réserve que nous émettrons : les coupures. Pourquoi diable (!) avoir ainsi taillé dans les 28 mesures de la Danse des sorcières au Sabbat et tout l’Andantino danzante en Ré bémol Majeur de type menuet antique dans l’acte Grec ?
L’autre contrariété n’est pas imputable au chef. Il s’agit du nombre insuffisant de cordes, dû à la fosse trop exigüe de notre opéra. De ce fait, plus d’un passage manque de l’étoffe requise en dépit de l’investissement admirable de toute la phalange, absolument irréprochable.
Pour les autres pupitres, si les bois sont superlatifs, les cuivres (les trompettes, surtout) laissent en revanche à désirer et ne sonnent pas constamment avec la noblesse ou la férocité requises.
La question de la dimension s’inscrit, ceci dit, au cœur du problème. Outre la fosse, la scène de l’opéra lyonnais demeure désespérément trop restreinte pour accueillir des ouvrages exigeant des forces aussi nombreuses. Du coup, avec un plateau aussi encombré de surcroît par la scénographie, le chœur ne peut se déployer avec aisance. Une soixantaine de protagonistes ne suffit pas là où ils devraient être une centaine (NB : ils étaient 120 à Orange). Il en va de même pour la Maîtrise. En dépit de l’immense qualité du travail accompli, par Johannes Knecht pour les adultes et Karine Locatelli pour les enfants, le nombre n’y est pas. Certes, le résultat dans ces conditions force malgré tout notre constante autant que fervente admiration, tant la partition est lourde et exigeante à tous les niveaux pour les masses vocales : endurance, puissance, contrôle des nuances, palette variée d’expression et gestion du souffle (avec, sommets absolus, les 7 mesures tenues des conclusions du Prologue et de l’Épilogue, ici miraculeuses !). Ce nonobstant, force est de constater que cela ne pourra pas durer éternellement. Les chœurs de cette maison sont depuis des années en surrégime quasi permanent (ils répètent déjà forcément la production suivante en parallèle) du fait de leur nombre insuffisant. Il est donc plus que temps que la musique l’emporte et qu’une partie des fonds dispensés largement pour la partie visuelle des réalisations soit redirigée vers l’accroissement des effectifs choraux et instrumentaux. Un chef de premier plan comme Daniele Rustioni le mérite. Les œuvres et le public aussi. Photo Mefistofele Scène du Sabbat © Jean-Louis Fernandez.

 

AUDITORIUM MAURICE RAVEL
ORCHESTRE NATIONAL DE LYON

4 Octobre : « BRAHMS REQUIEM ALLEMAND »
Du bel ouvrage pour une grande œuvre, augurant bien des prochains rendez-vous d’une saison prometteuse

En ce début de saison artistique, le retour d’une pièce aussi substantielle que Eine Deutsches Requiem de Johannes Brahms fait figure d’évènement majeur. Sans doute davantage par les forces mises en branle que pour la rareté de l’œuvre. En effet, les occasions d’entendre cette partition dans notre région ont été plutôt satisfaisantes ces quatre dernières décennies. Pour susciter l’attraction, la présence d’un chef d’envergure est une indispensable condition préalable. Offrir, en sus, un supplément avant un monument qui se suffit à lui-même, constitue un cadeau inattendu. Ce soir, l’Auditorium nous régale de l’un et de l’autre.

Rythmiquement implacable, David Zinman obtient d’oppressantes résonnances
Vrai rareté à Lyon, la Sinfonia da requiem Opus 20 de Benjamin Britten est opportunément présentée en première partie. Plus adaptée aujourd’hui en complément de programme par son propos qu’esthétiquement parlant, elle motive l’intérêt du public. Rappelons qu’il put – voici juste un an – apprécier le War Requiem à l’Opéra de Lyon. Pièce purement orchestrale, plus abstraite mais d’un abord davantage aisé (car moins touffue), cette page de Britten exige de ses interprètes une bonne dose d’imagination, propice à renforcer l’expressivité. Sur ce plan, nous sommes comblés. D’une baguette impérieuse, David Zinman ouvre le Lacrymosa, obtenant des cordes et bois de l’ONL une intensité de la meilleure veine. Outre les coloris acidulés, les évolutions des motifs ressortent ici torturées comme rarement, même au disque. Plus étonnant encore, l’enchaînement avec l’Allegro con fuoco du Dies Irae n’entraîne aucune chute de tension. Rythmiquement implacable, le chef américano-suisse obtient d’oppressantes résonnances là où d’autres se contentent de beau son et d’une lecture en surface. À l’opposé, le délicat épisode chambriste entre flûtes et cors reposant sur les harpes bénéficie d’une merveilleuse mise en lumière. Elle profite d’ailleurs à l’ensemble de l’Andante molto tranquillo du Requiem æternam, soigné jusque dans la différenciation des plans sonores. Apte à magnifier toutes les ressources de timbres, la gestion rigoureuse des pleins et déliés du phrasé instaure un climat d’apaisement, secrétant lui-même une émotion non feinte, ennemie de toute vaine démonstration. Photo David Zinman © Priska Ketterer.

Les forces chorales réunies ce soir présentent limites et vertus à parts égales
Édifice grandiose du sacré renouvelant la musique d’inspiration luthérienne, Eine Deutsches Requiem nach Worten der Heiligen Schrift Opus 45 fut servi depuis sa création à Brème (1ère mouture) en 1868 par moult interprétations abouties. La part dévolue à la masse chorale y est considérable. Les forces réunies ce soir (Spirito de Nicole Corti, Jeune chœur symphonique préparé par Laetitia Toulouse et Gabriel Bourgoin) présentent limites et vertus à part égales. S’agissant des premières, l’on relève surtout une homogénéité qui tarde à s’installer et une timidité conjuguée à une restitution approximative de la prosodie allemande (l’articulation manque de fermeté, les consonnes, restent souvent peu perceptibles). À leur avantage : de jolis timbres, une indéniable ferveur alliée à une précision croissante et un volume sonore suffisamment consistant, sans boursouflure. Dans ces conditions, il convient de faire table rase du « Selig sind, die da Leid tragen » introductif, qui tient lieu d’échauffement. Les choses s’arrangent opportunément dès le crucial « Denn alles Fleisch es ist wie Gras ». Précisons que David Zinman accroît alors perceptiblement son implication : l’orchestre gagne en relief, les chœurs en consistance. Les variations de dynamique accèdent à un degré supérieur de valeur, bien au-delà d’une banale restitution scrupuleuse des indications. Le tempo de la procession funèbre figure parmi les plus retenus entendus mais sans alanguissement inutile. Photo Camilla Tilling soprano © Maria Ostlin.

Exemplaire d’équilibre, l’ultime séquence parvient à nous hisser dans les hautes sphères
Dans la séquence « Herr, lehre doch mich », la surprise vient du baryton solo, Nikolaï Bortchev. D’où nous étions placés (1er balcon), non seulement la projection s’avère remarquable mais, de surcroît, son chant nuancé se trouve soutenu par une diction germanique impeccable (les consonnes, pour le coup !) propre à ne pas nous faire perdre une once du texte.
Si les chœurs font preuve d’une sensibilité certaine dans « Wie lieblich sind Deine Wohnungen » (à laquelle répond une poésie de jeu superlative des violons I et II), la soprano Camilla Tilling peine, en revanche, à emporter une totale adhésion. Les notes sont là, certes, le volume aussi, mais un vibrato serré, une émission raide, un timbre monochrome lestent sa prestation. Cela passerait peut-être mieux dans le rôle principal de Das Paradies und die Peri de Schumann ou tout autre contexte dramatique. Beaucoup moins ici où l’on attend un résultat encore davantage céleste, une ambiance dénuée de tout prosaïsme. Le contraste s’avère d’autant plus défavorable avec la seconde intervention de Bortchev : force de conviction agrémentée d’une belle conduite de la ligne, style châtié, aucune pâleur par rapport à la masse chorale… exemplaire ! Splendide fugue conclusive (Zinman excelle perceptiblement dans ce genre d’exercice), d’une clarté, d’une lisibilité parfaites grâce à une balance idéale voix / orchestre. Suprêmement équilibrée, l’ultime séquence « Selig sind die Toten, die in dem Herrn sterben » parvient à nous hisser dans les hautes sphères. Zinman insuffle à tous les protagonistes réunis sous sa houlette une inspiration idéalement appariée à cette sereine méditation sur la mort. Assurément du bel ouvrage pour une grande œuvre, augurant bien des prochains rendez-vous d’une saison à l’affiche prometteuse. Photo Nicolaa Bortchev © Nina Ai-Artyan.



2008 / 2018 – Les coups de coeur du musicologue

Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin nous rappelle les concerts, récitals et opéras qui l’ont marqué au cours de ces dernières années. En voici l’essentiel.

Saison 2009 / 2010  / Avril-Mai-Juin : A l’Opéra, un Festival Pouchkine. Légendaire ! (à l’Opéra)
Saluons tout d’abord la fabuleuse performance de notre scène lyrique lyonnaise. C’est le mot, dans la mesure où une opération de cette envergure est du domaine du quotidien au Metropolitan de New York ou au Staatsoper de Vienne mais excède largement les moyens naturels d’une maison de la dimension de l’Opéra de Lyon. Photo Opéra Mazeppa © Stofleth. Voir la chronique complète :
https://www.lyon-newsletter.com/1003/news.html

Saison  2010 / 2011 / 4 Juin : Les adieux de Jun Märkl (à l’Auditorium).
Que de soirées exceptionnelles vécues depuis 2005 !

S’il y eut quelques concerts inégaux, jamais Märkl ne nous infligea un ratage et l’on peut se dire : que de soirées exceptionnelles vécues depuis 2005 ! Pratiquement toutes les écoles nationales auront été servies par cette baguette d’exception, dont la française – une intégrale Debussy chez Naxos en témoignera pour l’Éternité – au premier chef (on se souvient d’une Fantastique de Berlioz et d’une Turangalîla de Messiaen inspirées). Toutefois, c’est bien dans le répertoire germanique – au sens large – qu’il nous a laissé les plus inoubliables souvenirs. Permettez à l’auteur de ces lignes d’user (pour une fois) de subjectivité et de rappeler quelques grands moments privilégiés vécus ensemble : les poèmes symphoniques de Liszt ; la 3ème de Bruckner (où il dama le pion aux Wiener Philharmoniker eux-mêmes !), une IXème de Beethoven en communion avec le public pour le bis du finale ; une soirée Wagner où planait l’ombre de Sir Georg Solti ; une 3ème de Mahler titanesque ; le fabuleux voyage de Eine Alpensinfonie de Richard Strauss, enfin révélée dans sa plénitude en nos murs au même titre que la rare Genoveva de Schumann… et… s’il fallait n’en retenir qu’un ? Alors, sans hésiter, ce serait la miraculeuse soirée du 11 octobre 2008 où la monumentale Symphonie N° 2 « Lobgesang » de Mendelssohn accédait enfin au statut de chef-d’œuvre, tout simplement parce que notre Maestro l’empoignait avec une conviction exceptionnelle, nous offrant une interprétation historique où le frisson passa comme jamais dans la salle. De ces moments où l’on accepterait sereinement la venue de la mort après la dernière mesure, parce que l’on a perçu comme une vision de l’au-delà, bien peu d’artistes sont capables. Jun Märkl l’a fait et plus d’une fois ! Bien sûr, de telles émotions il aurait pu – en interprète idéal des grandes fresques – nous en donner encore bien d’autres et l’on regrettera toujours qu’il n’ai point dirigé devant nous trois partitions bien précises : Roméo & Juliette de Berlioz, la 8ème Symphonie « des Mille » de Mahler et le Concerto pour piano géant de Busoni. Il est fait pour elles et il les abordera sans doute un jour… ailleurs. Photo © Reinhardt Brenz.
https://www.lyon-newsletter.com/1105/musique.html#chronique

Saison 2011 / 2012 / 10 octobre : Le Nez de Chostakovitch (à l’Opéra).
Tout se conjugue et virevolte. 
Après « Moscou, quartier des cerises », l’Opéra de Lyon a l’excellente idée d’afficher « Le Nez », probablement le plus difficile à réaliser parmi les ouvrages lyriques de Chostakovitch. Une fois n’est pas coutume, c’est d’abord la mise en scène qui est une source de bonheur ! Réalisée en coproduction avec le Metropolitan Opera de New York et le Festival d’Aix-en-Provence, la scénographie de William Kentridge est une absolue réussite. Issu de la nouvelle de Gogol, rappelons que le livret mêle diaboliquement le fantastique, le surréalisme et l’absurde dans un univers délirant où plane l’ombre du théâtre de Meyerhold, axé sur la biomécanique et le constructivisme. Photo Opéra Le Nez © Stofleth.
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Saison 2012 / 2013 / 5 septembre : Requiem de Berlioz (à l’Auditorium).
Quand l’oreille est éblouie !

Le 5 septembre. Après 23 ans d’absence, quelle félicité de renouer avec une œuvre insigne ! Rappelons que cette « Grande Messe des morts Opus 5 » fut donnée à 3 reprises lors du regretté Festival Berlioz de Lyon, sous les directions de : Serge Baudo (1981, le plus spectaculaire), John Nelson (1985, le plus mystique), Emmanuel Krivine (1989, le plus distingué). Puisqu’une partie de la presse locale s’est répandue en inexactitudes et autres approximations dont elle a le secret, observons qu’avec 347 choristes, 84 instrumentistes et les 4 fanfares fortes chacune d’une dizaine de pupitres, nous sommes presque à l’effectif de 500 exécutants souhaités par l’auteur [qu’on ne s’émeuve pas : pour son « Te Deum » et la fastueuse cantate « L’Impériale », il en exige… 900 !]. Jamais le plateau de l’Auditorium n’a paru si petit qu’en accueillant cette composition colossale (NB : les exécutions citées du « Requiem » avaient été respectivement reçues au Palais des sports, au Théâtre Antique de Fourvière et à la Halle Tony Garnier). Photo © David Duchon-Doris…
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Saison 2013 / 2014 / 20 novembre : Trio Guarneri de Prague (chez Fortissimo Musiques). Une élégance qui sort de l’ordinaire.
Fondé en 1986, le Trio Guarneri – fait notable – conserve sa formation d’origine : Ivan Klansky au piano, Cenek Pavlik au violon et Marek Jerie au violoncelle. Ces deux derniers jouent sur des instruments historiques signés Guarneri (d’où le nom de l’ensemble). Leur élégance sortant de l’ordinaire est également appréciable  : nœuds et ceinture en satin bordeaux assortis des plus seyants. L’œil est flatté avant l’oreille et ce n’est pas pour déplaire… Photo, le Trio Guarneri de Prague auditorium de Lyon , Ivan Klànsky piano, Cenek Pavlik violon, Marek Jerie Violoncelle © Vincent Dargent.
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Saison 2014 / 2015 / 24 mars : Stabat Mater de Dvorak par Les Siècles Romantiques (Chapelle de la Trinité). Moment de haute spiritualité dont on sort régénéré.
En ce temps de Carême, l’exécution d’un Stabat Mater demeure opportune. Mais quand il s’agit de celui de Dvorák – qui plus est dans sa mouture d’origine avec orchestre – l’événement frise en soi l’exceptionnel tant cet ouvrage fut chichement proposé à Lyon ce dernier demi-siècle. Premier indice d’une frustration enfin éradiquée : la Chapelle de la Trinité est bondée, ce qui constitue un bon présage. Photo Jean-Philippe Dubor © Bertrand Pichene.
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Saison 2015 / 2016 / 12 décembre : concert Mozart / Mahler(à l’Auditorium). 
Le plus mémorable concert en ces lieux depuis l’automne 2011 !
Sur le papier, quel séduisant programme danubien, passant du Classicisme salzbourgeois le plus pur aux prémices des orages artistiques inhérents aux temps dits modernes. Voilà qui est très incitatif et, si nous venions avant tout pour le rare monument mahlérien, la découverte locale d’une talentueuse soliste norvégienne, Vilde Frang, constitue un joli cadeau, bon présage aux fêtes de fin d’année. Si nous pressentions le concert de ce soir comme hors du commun, rien n’augurait qu’il serait aussi exceptionne. Photo Vilde Frang © Sussie Ahlburg.
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Saison 2016 / 2017 / 13 novembre : Ermione de Rossini (à l’Opéra). Etat de choc pour une soirée historique ou l’euphorisante sensation de revivre un âge d’or.
Probablement le plus avant-gardiste des opéras de Rossini créés à Naples, Ermione tomba dans l’oubli immédiatement après la série de représentations du printemps 1819 au Teatro San Carlo. Si sa résurrection dans les temps modernes attendra 1977 à Sienne, la partition connaît son premier enregistrement mondial en 1986 : Erato confiant à un Claudio Scimone trop uniformément pressé un plateau vocal où d’éminents interprètes ne sont pas dans leurs meilleurs emplois. Au cours de l’été 1987, le Festival de Pesaro propose une production légendaire de l’œuvre – la plus significative de toute son histoire – réunissant sous la baguette enflammée de Gustav Kühn une distribution hallucinante : Montserrat Caballé, Chris Merritt, Marilyn Horne, Rockwell Blake, Giorgio Surjan et Giuseppe Morino (excusez du peu !). Depuis, l’œuvre connut de sporadiques exécutions, concertantes ou scéniques, à travers le monde, sans jamais s’imposer comme une évidence à la majorité des directeurs d’opéras. Aujourd’hui, Lyon relève magistralement le défi avec une éclatante version de concert, infligeant un superbe soufflet aux programmateurs sourds et aveugles. Photo Maestro Alberto Zedda © DR.
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Saison 2017 / 2018 / 1er février : Beethoven / Chostakovitch, de l’Empereur à Leningrad (à l’Auditorium). Prodigieux ! 
En l’espace de deux semaines, les institutions musicales majeures de Lyon – l’Opéra, Les Grands Concerts et l’Auditorium – ne nous proposent pas moins que les créations (locales) de trois partitions du passé : Der Kreidekreis de Zemlinsky, la Messa di Gloria de Rossini et la 7ème Symphonie de Chostakovitch !
Car, en dépit de la présence à l’affiche de l’empereur des concertos, de surcroît servi par un de nos plus brillants pianistes français, c’est bien la plus prodigieuse symphonie de guerre du compositeur soviétique qui motive notre venue. Ajoutons à cela un chef dont nous avions déjà relevé l’inspiration. Toutes les conditions se trouvent donc réunies pour un évènement hors des normes communément admises. Photo Stanislas Kochanovsky © DR.
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PS. Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin est musicologue, historien de la musique et conférencier. Il a déjà réalisé deux livres sur Verdi et Beethoven et en prépare un troisième sur Berlioz. Voir extrait de ses conférences de la rentrée. patrick.ftb@gmail.com 

 

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