La Lettre Culturelle de Lyon - N°27 Printemps-Eté 2017  - Création 2008

 

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LES CHRONIQUES

de Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin 

Février

LES GRANDS CONCERTS DE LYON
CHAPELLE DE LA TRINITÉ

Les siècles romantiques

6 Février / MESSA DI GLORIA de PUCCINI
Entêtant autant qu’inattendu parfum de spiritualité

De mémoire d’auditeur assidu des concerts, les exécutions lyonnaises de la Messa di Gloria de Giacomo Puccini par des structures professionnelles ne furent pas légions. L’on se souvient surtout d’une probe lecture offerte à l’Auditorium sous le règne de Serge Baudo. Du coup, ce retour d’une partition marginale – mais ô combien prophétique – reflète bien la passion animant Jean-Philippe Dubor et son ensemble Les Siècles Romantiques pour les raretés du répertoire sacré au XIXème Siècle.
Photo © Camille Poulain.

Cette fiévreuse baguette mène inexorablement le discours
jusqu’à une péroraison tranchante

En début de programme, la présence de la grande ouverture de La Forza del Destino de Giuseppe Verdi [NB : rattachée à l’opéra intégral seulement à compter de la mouture de 1869] trouve ici toute sa cohérence, dans la mesure où le Maître de Busseto marqua profondément le jeune Puccini.
L’on connaît la vénération de Jean-Philippe Dubor pour Verdi, en particulier sa Messa da Requiem qu’il dirigea à plusieurs reprises. L’entendre (et le voir !) conduire le torrentiel portique de La Force du Destin ne déçoit pas les espérances. Sachant s’adapter aux contingences acoustiques du lieu, le chef laisse respirer les fins de phrases et ménage de fugitives pauses aptes à laisser s’évanouir la réverbération après les traits ou accords fortissimo. Incisive, foncièrement dramatique plus qu’encline aux épanchements mélancoliques, cette fiévreuse baguette mène inexorablement le discours jusqu’à une péroraison tranchante. Toutefois, il se garde bien de précipiter les choses. Se hâtant lentement, il arrive à une durée totale de 8’13’’ [soit un peu au-delà de Giuseppe Sinopoli, figurant pourtant parmi les plus retenus de tempo avec 7’51’’ (dans son intégrale DGG de 1985)].
À noter une découverte de détail que nous fîmes ce soir : étonné de ne point entendre la harpe angélique sur la reprise du thème de Leonora, nous avons – après coup – découvert que le matériel utilisé mentionne un « à défaut » : des pizzicatos de cordes venant se substituer aux traits de la harpe, ici absente. Comme quoi, on a beau avoir écrit un livre sur Verdi, on en apprend tous les jours !

 

Prouver la nécessité de défendre cette partition aussi mal aimée qu’ignorée
Irréprochable, l’orchestre des Siècles Romantiques confirme son constant affermissement depuis trois ans. De surcroît, il affiche fidèlement les mêmes vertus : ferveur, justesse, implication et dynamisme, dans la Messa di Gloria de « l’Héritier de la couronne » (ainsi la presse de l’époque baptisa-t-elle le jeune Puccini par référence à Verdi, son illustre modèle).
Encore plus concentré et précis que de coutume – comme s’il tenait à prouver la nécessité de défendre cette partition aussi mal aimée qu’ignorée – Dubor cisèle le Kyrie avec un art consommé. Riches d’intentions réalisées, les chœurs font eux aussi preuve d’une remarquable finesse. En revanche, l’acoustique de la Trinité s’avère beaucoup plus difficile à gérer dans le Gloria, révélant une relative inadéquation du lieu avec les pages expansives inhérentes à un romantisme trop tardif (les tutti saturent vite l’espace). Il conviendra donc, à l’avenir, de veiller aux choix des œuvres les plus adéquates sur ce plan particulier.
Dans le Gratias agimus tibi, c’est un plaisir de retrouver Karl Laquit, récemment apprécié à l’occasion du Stabat Mater de Rossini donné en mai 2016 [voir archives Lyon-Newsletter.com du printemps dernier]. Fin diseur, étalant une maîtrise rare des nuances, le ténor raffine à l’extrême, jusqu’à des sons ppp impalpables, traduisant un contrôle de l’émission apparié à une ligne et un phrasé singulièrement soignés (sensations confirmées ultérieurement dans le Et incarnatus est). Karl Laquit (Lafée Nyx) © Vanessa Fichter.

Chœur impérieux, d’une fermeté comme d’un mordant exceptionnels
À l’opposé, les masses jouent ensuite sans complexe la carte du grandiose, ce qu’on ne leur reprochera certes pas. La phalange vocale réussit sans coup férir le Cum sancto spiritu in gloria Dei Patris (une constante Duborienne dans les sections conclusives fuguées de tout ce qu’il dirige). Seul regret : l’aspect instrumental massif dû à des timbales surexposées, presque écrasantes, que le chef aurait dû veiller à tempérer davantage. Si ce souci affecte dans une moindre mesure le Credo, l’on y apprécie en revanche un chœur impérieux, d’une fermeté comme d’un mordant exceptionnels. Le Crucifixus permet au baryton Bardassar Ohanian de délivrer une prestation saisissante dans la partie de clef de Fa solo. Nous avions déjà souligné à loisir les qualités de ce remarquable chanteur lors de sa participation au concert de la Maîtrise de l’Opéra en décembre 2015 [voir archives Lyon-Newsletter.com de l’automne 2015]. Aujourd’hui, l’intensité de son investissement, ses qualités de phrasé, sa vive compréhension de chaque mot du texte liturgique suscitent la déférence. Vertus confirmées dans le Benedictus, conduit avec une distinction toute fauréenne. Associé à Karl Laquit, il transfigure l’Agnus Dei, dont on oublie – pour la première fois – le remploi que Puccini en fera dans l’Acte II de Manon Lescaut ; un exploit ! Cette conclusion en apesanteur confirme l’entêtant autant qu’inattendu parfum de spiritualité planant sur la prometteuse partition d’un compositeur âgé de… seulement vingt ans. Bardassar Ohanian © Jean François Marin Grand Format.


Un nouveau Beethoven,
dense, riche en références, anecdotes et citations

Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin vient de sortir un livre sur Beethoven. Il répond aux questions de la rédaction de Lyon-Newsletter.com. Historien de la Musique, Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin est passionné par ses recherches. Il passe une partie de ses mois d’été sur les traces des grands compositeurs. Il a sorti en 2013 un original Verdi. En 2014 et 2015, il est parti procéder à des investigations sur les lieux ou Beethoven a vécu en Allemagne et en Autriche. Son livre fourmille d’anecdotes, de citations, d’extraits de lettres et de documents divers, dont une riche iconographie. Il se lit (presque) comme un roman !

Beethoven a une haute idée de son génie. Ainsi écrit-il, s’adressant à l’un de ses mécènes et à propos de lui-même : « Prince, ce que vous êtes, vous l’êtes par le hasard de la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi-même. Des princes il y en a, il y en a eu et il y en aura encore des milliers. Il n’y a qu’un seul Beethoven ! ». Cela ne l’empêche pas d’être apprécié à la Cour d’Autriche et par l’aristocratie. Dans une convention établie en sa faveur par l’Archiduc Rodolphe de Habsbourg et deux autres nobles, on lit :
« Comme il est d’autre part démontré que l’homme ne peut entièrement se vouer à son art qu’à condition d’être libre de tout souci matériel, et que ce n’est qu’alors seulement qu’il peut produire ces œuvres grandes et élevées qui font la gloire de l’Art, les soussignés ont formé la résolution de mettre Monsieur Louis Van Beethoven à l’abri du besoin, et d’écarter de la sorte les misérables obstacles matériels qui pourraient s’opposer à l’essor de son génie… ». En conséquence, les soussignés s’obligent à lui verser une rente annuelle, à vie (ou presque). Impensable actuellement !

 


Les grands artistes ont souvent une vie sentimentale mouvementée. Qu’en est-il de ses amours ?

P.F-T-B : Depuis sa jeunesse à Bonn, Ludwig van Beethoven éprouve toujours la nécessité d’avoir une égérie dans son entourage. Les femmes qui ponctuent le déroulement de sa vie d’homme sont nombreuses. Au début, beaucoup sont fascinées par l’artiste virtuose du clavier et son irrésistible magnétisme en scène.
Toutefois, leur présence dans son parcours n’a rien d’anodin. D’abord, elles sont majoritairement de rang élevé ou brillantes artistiquement voire intellectuellement. Ensuite, elles deviennent les muses, les inspiratrices de sa création artistique, pour des durées variables selon chacune.
Certaines croisent brièvement sa trajectoire, d’autres le marquent à vie. Tel est le cas pour Giulietta Guicciardi, Josephine von Brunsvick, Maria Erdödy, Rahel Levin, Bettina von Arnim Brentano ou Antonia Brentano… leur rôle n’étant pourtant pas systématiquement celui d’une amante. Parfois, la fascination intellectuelle réciproque (Bettina) ou la fonction de confidente (Maria) l’emportent sur toute autre considération. Quoi qu’il en soit, Beethoven trouve en chacune d’elle des sources d’inspiration, indispensables pour dynamiser son génie de compositeur. Sur ce plan, un mystère demeure : celui de « L’Immortelle Bien-Aimée », dont on ne sait pratiquement rien, une lettre énigmatique de Ludwig mise à part… !

À ce propos, au cours de vos recherches avez-vous fait une ou des découvertes inédites ?

P.F-T-B : Plutôt que découverte, l’expression « mise au point » me semble préférable. Sur ce plan précis, m’être rendu dans tous les lieux où Beethoven a vécu apporte un surcroît de familiarité avec lui, que l’on ne ressent pas forcément chez les auteurs qui ont dédaigné d’accomplir ce pèlerinage ou se sont limités aux deux étapes majeures que sont Bonn et Vienne.
Globalement, j’ai tenté d’éclaircir des éléments jusqu’ici flous ou obscurs, notamment sur certains lieux où il a séjourné, par exemple : j’ai localisé ses domiciles à Prague, dissipé des confusions géographiques, clarifié certaines localisations à Bonn, en Pologne ou en Hongrie. Par ailleurs, j’ai aussi cessé de le vieillir systématiquement d’un an (comme tant de mes prédécesseurs, du fait de sa naissance en décembre) ; réévalué des œuvres conçues avant 1793 ou les partitions dites « de circonstances » stupidement méprisées ; réajusté la perception de ses relations avec certains contemporains (dont ses maîtres Neefe, Luchesi, Haydn, Salieri…).
Enfin, il était plus que temps de briser le mythe de l’apôtre inconditionnel de la révolution française. L’examen rationnel prouve qu’il ne spécule en rien sur une quelconque extension de cet événement en Europe. Citons plutôt mon livre : « En fait, tout est centré sur son cas personnel. Affligé d’un ego proportionné au manque de reconnaissance universelle dont il souffre, il aspire à la place qu’il mérite : tout en haut de la société. Plus qu’être leur égal, il honnit certains grands de ce monde parce qu’il les dépasse. Beethoven est un Aristocrate de l’Art, le prototype de l’incarnation de l’Artiste que cet état, précisément, place au faîte de l’échelle sociale, médiateur direct entre l’Humain et le Divin. C’est pourquoi il n’a que mépris pour les individus lui déniant ce que son génie lui attribue de droit, qu’ils soient patriciens, bourgeois ou plébéiens. À toutes les classes sociales, il offre l’élévation par son art sublime. Gare si elles la dédaignent ! ».

De votre point de vue, quel élément principal fait la célébrité du compositeur aujourd’hui ?

P.F-T-B : Avec Smetana et Fauré, Beethoven emporte tout d’abord le douloureux privilège d’inaugurer le triumvirat des grands compositeurs sourds. Toutefois, il est le seul pour qui cette infirmité est connue planétairement. Or, aux yeux de la postérité, qu’il ait pu mener sa carrière avec une telle infirmité – d’abord partielle, puis qui devint totale à partir de 1820 – relève presque du paranormal ou du miracle, selon la sensibilité de chacun.
Ensuite, certains thèmes de sa production ont envahi l’espace sonore mondial. L’incipit de la 5e Symphonie ou le finale de la 9e constituent des cas extrêmes, mais il est stupéfiant d’entendre des personnes non mélomanes reconnaître d’autres passages de ses œuvres. Sans être à proprement parler « populaire », la production beethovénienne touche le cœur de l’Humanité dans une sorte de phénomène inconscient collectif.

Quelles sont, selon vous, les trois plus remarquables œuvres de Beethoven ?

P.F-T-B : Navré, mais je suis réellement dans l’incapacité d’établir ce tiercé-là !
Dans la mesure où chaque œuvre constitue une part du reflet de son âme, l’on devrait toutes les citer. Spontanément néanmoins, ce sont les symphonies qui demeurent à mon sens les plus emblématiques de son legs, tant elles sont animées d’un souffle surhumain. Il n’empêche que – pour répondre de manière extensive à votre question – je serais tenté d’effectuer une sélection additionnelle, en retenant une partition dans chaque secteur magistralement illustré par son art : la sonate pour clavier « Clair de Lune », la sonate violon & piano « À Kreutzer », le Trio « des esprits », le quatuor « Muß es sein ? », les Variations Diabelli, le concerto « l’Empereur », l’ouverture Coriolan, la Missa Solemnis, l’opéra Fidelio et – n’en déplaise aux cuistres – La Bataille de Vitoria, page où ce visionnaire anticipe d’un bon siècle sur l’avènement de la musique cinématographique !

À suivre…