LA LETTRE CULTURELLE DE LYON
Spectacles. Concerts. Théâtre. Expositions. Patrimoine. Voyages.
Création 2008. N°26 Automne-Hiver 16/17

LES CHRONIQUES

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de Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin.


Janvier 2017

AUDITORIUM MAURICE RAVEL

CYCLE ORCHESTRES INVITÉS
29 Janvier / Kammerakademie Potsdam, Emmanuel Pahud & Trevor Pinnock
Degré exceptionnel de cohésion ; Flamboyant !

Au cours des décennies 1980 et 1990, nous fûmes constamment attentifs aux parutions de disques réalisés par Trevor Pinnock pour ARCHIV. Le chef britannique enregistrait alors avec son English Concert, dont il quitta la direction en 2003. Depuis, le maître poursuit une carrière de chef invité, privilégiant un autre ensemble baroque – prussien celui-là – auquel il confère un lustre notable : la Kammerakademie Potsdam. En outre, leurs collaborations avec des solistes prestigieux produisent des gravures passionnantes. Tel fut le cas pour l’album The Flute King, réalisé en 2011 et centré sur les œuvres de Frédéric II de Hohenzollern, avec Emmanuel Pahud en soliste. L’association des deux artistes profite aujourd’hui à Lyon, avec un programme mettant en avant le classicisme franco-viennois. Photo Kammerakademie © Stefan Gloede-Gross.

Constamment aux aguets, acéré et souple à la fois,
Pinnock ne néglige aucun pupitre

L’intérêt réside d’emblée dans la Kammerakademie Potsdam, en formation type Haydn / Esterháza (22 unités). Les cordes aiguës et les vents jouent debout, seules les cordes graves sont assises. Fermeté, bons appuis, accentuations marquées mais jamais outrées, un son plein et rond : les atouts charment vite. L’on mesure le travail mené par Pinnock pour hisser ses troupes à un si haut niveau. Constamment aux aguets, acéré et souple à la fois, il ne néglige aucun pupitre, multipliant à loisir les indications expressives. Avec la Symphonie N°47 en Sol Majeur « Le Palindrome », nous retrouvons l’excellence du coffret Sturm und Drang dévolu à Joseph Haydn avec l’English Concert [ARCHIV 1990]. Louons ici l’insigne délicatesse du Poco adagio cantabile, où les deux cors trouvent leurs marques (si la justesse était un brin aléatoire dans l’Allegro initial, l’usage de cors naturels rend indulgent). Tandis que le menuet donnant son surnom à la symphonie file tel un songe, le Presto assai conclusif déborde d’énergie. On ne sait ce qu’il convient d’apprécier le plus entre l’implication des musiciens et la fougue sous contrôle du chef, passant par une notable économie du geste.
Dans l’introduction du Concerto pour flûte N°2 en Ré Majeur de Mozart, c’est à peine si l’on relève un léger défaut de justesse ainsi qu’un manque de plénitude côté violons. Imperfection momentanée, au demeurant, vite corrigée. Photo Trevor Pinnock © Peer Lindgreen.

De stupéfiantes ressources
Nul doute que l’assurance demeure la vertu caractérisant le mieux Emmanuel Pahud. À peine le flûtiste-star français attaque-t-il sa mesure princeps que l’auditeur avisé retient son souffle. Ce n’est assurément pas le cas du superbe artiste, étalant de stupéfiantes ressources question dosage de l’air. À cela s’ajoutent des écarts de tessiture crânement assumés, une virtuosité apte à négocier les traits les plus ardus jusque dans une cadence arrogante, que l’on aimerait toutefois couronnée d’un trille davantage détaché et mieux savouré. Ce sera heureusement le cas pour ceux d’un Adagio non troppo central que nous ne pressentions pas aussi nimbé de poésie. Mais c’est surtout dans le finale Allegro que l’on attend les exécutants au tournant. Moins insouciant que dans moult interprétations connues, Pinnock auréole le motif principal en rondo d’une bonhomie n’excluant pas un soupçon de gravité. En revanche, une authentique rusticité (trop souvent en exil chez d’autres) retrouve opportunément sa place ici. Cadence péremptoire du soliste, conclusion emportant tout sur son passage ; revigorant !

Pahud affiche glorieusement ses phénoménales capacités
Si l’on excepte un très intelligent projet intitulé Batailles proposé par Jean-François Verdier et son Orchestre Victor Hugo Franche-Comté, les partitions de François Devienne sont trop rarement jouées cette saison pour que l’on sous-estime l’inclusion de ce passionnant compositeur français dans le présent programme. L’introduction du 7ème Concerto pour flûte en mi mineur dévoile une écriture typique de l’époque et de l’école, offrant une substantielle épaisseur harmonique. L’orchestre affronte de consistants passages en tutti dont Pinnock restitue l’étoffe profuse, sans effort apparent de la part de ses troupes. Dans le déroulement de la terrifiante partie soliste, Pahud affiche glorieusement ses phénoménales capacités. La puissance dévastatrice du volume est revendiquée, la technique inouïe, superlative, au point qu’on en reste pantois, confondu. Admettons qu’en plus de 40 années d’auditions, nous n’avions jamais ouï sur le vif un flûtiste capable d’exhiber une telle largeur de volume tout en se montrant, ensuite, aussi délicat – cependant sans maniérisme ni mièvrerie – au sein des pages plus suaves ! L’Allegro poco moderato lui permet de concilier toutes ses vertus et les composantes les plus antagonistes de son art, jusque dans les notes traitées en rafales. Inouï ! Photo E. Pahud © Lou Denim EMI Classics.

Nuances extrêmes, confinant à l’art de la dentellière
Les notables interprétations de la 29ème Symphonie en La Majeur de Mozart présentes dans nos souvenirs demeurent si nombreuses que la tâche de Pinnock sera rude. Pourtant, il parvient encore à nous surprendre : d’abord, ici comme ailleurs, il semble respecter la quasi-totalité des barres de reprises (NB : nous n’avions certes pas les partitions en mains, mais, de mémoire, cela nous a paru évident). Ensuite, il se singularise : plus naturellement nerveux que Davis ou Marriner, moins vert de coloris (les vents !) que des baroqueux tels Hogwood ou Koopman, il ne cesse de privilégier un sens suprême du phrasé, aujourd’hui tristement banni chez les partisans d’un « nervosisme » obsessionnel.
En porte témoignage un Andante au galbe soigné n’excluant jamais le lyrisme, où le chef britannique ose des nuances extrêmes, confinant à l’art de la dentellière. Puis, que de distinction dispensée à foison dans le menuet abordé avec une réconfortante franchise, un entrain délicieux, corroboré par la foudroyante attaque inopinée de l’Allegro con spirito terminal. Faisant corps autour du maître, les instrumentistes atteignent un degré exceptionnel de cohésion. Flamboyant ! Emmanuel Pahud revient participer au Bis, délivrant avec ses partenaires un Ballet des ombres heureuses extrait d’Orfeo ed Euridice de Gluck d’un modelé vraiment élyséen. Soulevé d’enthousiasme, le public réserve une ovation à ce trésor (Trevor ?!?) de bienfaits… !

À suivre


Décembre 2016

OPÉRA DE LYON

29 Décembre / Eine Nacht in Venedig de Johann Strauss : sous le signe du ravissement

Riche de quinze titres, le catalogue lyrique de Johann Strauss fils ne comprend que trois compositions véritablement accomplies : Die Fledermaus (le chef-d’œuvre), Der Zigeunerbaron et, précisément, Eine Nacht in Venedig. Quelques semaines avant la démolition de la salle de Chenavard, l’ouvrage fut tardivement créé à Lyon en 1986, dans la traduction française Une Nuit à Venise. La jolie production mise en scène par Gaston Benhaim dans des décors et costumes de Jacques Rapp ne marqua guère, principalement en raison d’une direction d’orchestre peu inspirée et d’une distribution dépourvue de relief. Trente ans plus tard, les conclusions s’inversent complètement.

La palme revient aux costumes d’une merveilleuse inventivité réalisés par Karin Betz
Coproduit avec les opéras de Graz et Mascate, le présent spectacle constitue, en fin de compte, une réussite quasi-totale. En effet, l’unique maladresse – aisée à supprimer ! – ne leste que les premières minutes de la représentation : l’ouverture se trouve grotesquement animée (par force mouvements de scène relevant de la gesticulation gratuite) autant que morcelée par l’intrusion de dialogues parlés, aussi incongrus qu’apocryphes. Du coup, l’irritation point déjà dans le cœur du critique, d’autant plus qu’un incident de scène bloque temporairement l’enchaînement avec la première scène de l’acte princeps. Or, une fois le problème réglé, la surprise s’avère de taille car un imprévisible charme l’emporte rapidement sur toute autre considération. La mise en scène de Peter Langdal allie créativité, dynamisme et finesse, sans jamais sombrer dans la vulgarité, malgré la réécriture d’une grande partie des dialogues. Excellente, sa direction d’acteurs fait merveille aussi bien pour les solistes qu’au niveau des chœurs.
Certes, au milieu du XVIIIème siècle – choisi par les librettistes pour d’évidentes perspectives esthétiques – le scénographe préfère transposer l’action dans l’immédiat après-guerre, au sein d’une pimpante Venise de fantaisie. Livré aux mains d’un sagouin, ce décalage de deux-cents ans aurait pu engendrer des abominations. Rien de tel ici puisque tout, lazzis compris, fonctionne admirablement, témoignant d’un fort bon goût apte à faire oublier l’anachronisme. Pas d’excès ni d’outrance, en fin de compte, l’ambiance est créée et le public – saturé de grisaille et autres noirceurs – décolle enfin, oubliant la funeste réalité quotidienne. Car l’inventivité se situe à tous les niveaux : dans les éléments de décors déstructurés et colorés conçus par Ashley Martin-Davis aussi bien que dans les lumières, soignées et génératrices de poésie, confiées à Jesper Kongshaug. À nos yeux, la palme revient néanmoins aux costumes d’une extraordinaire inventivité réalisés par Karin Betz. L’acte ultime du carnaval atteint, à ce titre, un degré de magie éclipsant presque Le Roi Carotte d’Offenbach représenté ici même il y a tout juste un an. Photo © Stofleth.

Avec Daniele Rustioni, l’espace d’un instant, l’illusion de se trouver à Vienne devient parfaite !
L’ambiance veneto-viennoise jaillit aussi de la fosse d’orchestre. Là réside la seconde source majeure d’ébahissement de la soirée : Daniele Rustioni – que pourtant l’on n’attendait guère dans cet univers – fusionne avec l’esprit straussien. Admettons qu’il lui faut tout de même un échauffement : l’ouverture (on l’a dit, lestée par l’animation intempestive) demeure un tantinet lourde et les numéros initiaux de la partition pourraient être moins appuyés côté percussion. Toutefois, ce défaut s’estompe rapidement. Les bois versent dans une bienheureuse finesse, les interventions des cuivres demeurent méticuleusement nimbées de nostalgie, tandis que les cordes donnent le meilleur d’elles-mêmes. Le chef italien atteint un sommet de grâce Wiener Art dans la valse « Alle maskiert » où, en fermant les yeux, les larmes perlent tant, l’espace d’un instant, l’illusion de se trouver à Vienne devient parfaite ! Le ravissant modelé obtenu se propage bientôt sur tout l’acte II. Puis, jusqu’à l’ultime mesure du III, l’enchantement se maintient. Seul élément discutable : le recours (devenu de nos jours quasi systématique) à l’édition Korngold / Marischka de la partition, au détriment de la version originale.
Faut-il encore louer l’excellence des chœurs ? Oui, tant ils constituent aujourd’hui un fleuron de cette maison, contribuant par leur réputation non usurpée à son rayonnement international. Consciencieusement préparés par Philip White, tous les pupitres resplendissent d’aisance. Ne parlons même plus de leurs vertus sur le double plan du matériau et de la technique. Concentrons-nous plutôt sur une foudroyante faculté d’adaptation stylistique (cette opportune légèreté straussienne qui jamais n’est manque de densité), une précision comme une diction (ici en Allemand autant qu’en Italien) irréprochables, des colorations ou accentuations toujours judicieuses. Assurément, voilà du grand art ! Photo © Stofleth.

Le timbre charnu, capiteux, gorgé de soleil d’Evelin Novak fait merveille
Les sources de contentement se multiplient, puisque la distribution réunie brille par son excellence. Honneur aux dames : dès son entrée, l’Annina d’Evelin Novak ravit par un « Frutti di mare » exquis. Même si l’on en a connu de plus soyeux, rarement l’on atteignit d’entrée de jeu ce degré de séduction et de fine sensualité. Sensations confirmées dans toutes les interventions subséquentes – dont un piquant « Pellegrina, rondinella » – où ce timbre charnu, capiteux, gorgé de soleil, fait merveille. Croyez-en l’auteur de ces lignes : entendre une Annina toute fraicheur et qui ne minaude pas constitue un don du ciel. Sans atteindre tout à fait le même niveau, la Ciboletta de Jasmina Sakr ne démérite pas. Plus longue à s’échauffer (médium et grave sont initialement en retrait), elle ne projette vraiment bien que dans le registre aigu. Pourtant, les carences s’escamotent progressivement au profit d’une conviction et d’une implication emportant l’adhésion. En revanche, Caroline MacPhie se borne à remplir honorablement son contrat en Barbara, essentiellement en raison d’une émission peu attrayante et d’un timbre bien prosaïque. Irréprochables, par contre, sont les silhouettes de Constantia et Agricola confiées à Alexandra Guerinot et Sharona Applebaum.
Anti-héros par excellence, le Duc d’Urbino devient ici un sosie désabusé de Karl Lagerfeld (effet plutôt réussi). Lothar Odinius lui prête une élégance dans la conduite de la ligne, un sens inné du phrasé, une élégance racée de l’émission et un contrôle des nuances extrêmement appréciables. À Caramello, Matthias Klink offre son abattage, du bagout, tout en se gardant de sombrer dans la caricature. Ainsi, il parvient à un summum d’élégance dans un « Ach, wie so herrlich zu schau’n, sind all’ die lieblichen Fraun » à se pâmer. Excellent Pappacoda, Jeffrey Treganza lui dispute la médaille de la faconde alliée à la brillance.
Doté de consistants moyens naturels, l’Enrico (évoquant un peu Corto Maltese) de Bonko Karadjov devra veiller à discipliner son émission et son legato. Mené par le pittoresque Delacqua de Piotr Micinski, le trio des sénateurs se voit complété par les spirituels Jean-François Gay et Brian Bruce en Barbaruccio et Testaccio. Enfin, Paolo Stupenengo fait regretter que le personnage de Centurio ne soit pas plus étoffé.
Au terme de cette belle nuit vénitienne, imprégnée de saveurs autrichiennes et placée sous le signe du ravissement, l’extase devient communicative et gagne une assistance depuis longtemps conquise. On en redemande ! Photo © Stofleth.

AUDITORIUM MAURICE RAVEL

ORCHESTRE NATIONAL DE LYON

17 Décembre / Wagner – Bruch – Kodaly – Ravel : contenu festif par excellence, opportun pour honorer le départ d’un des piliers de notre orchestre
À l’opposé de toutes les tentatives – souvent accomplies – de construire une affiche esthétiquement cohérente, le présent programme revêt d’abord un massif pouvoir d’attraction. Qu’on en juge : une des plus grandes violonistes du monde ; un chef en pleine ascension précédé d’une flatteuse réputation ; quatre pièces brillantes… avec autant d’atouts, comment s’étonner que l’Auditorium fasse le plein ? Voilà un contenu festif par excellence, magnifiquement adapté à cette période préludant aux fêtes de fin d’année, autant que tout à fait opportun pour honorer le départ en retraite d’un des piliers de notre orchestre, en la personne du clarinettiste Robert Bianciotto.

Il n’est pas toujours opportun d’avoir ainsi la mémoire du futur
Le moins que l’on puisse constater, c’est qu’Omer Meir Wellber ne traîne pas dans l’ouverture de Tannhäuser. Rarement le Leitmotiv des pèlerins nous aura paru aussi pressé, au point de lui faire perdre une part de sa majesté et – plus regrettable – générer une légère confusion lorsqu’il éclate fortissimo. Il présente alors un infime mais perturbant décalage avec le motif contrepointé en guirlandes dévolu aux violons. De ce régime, les thèmes rattachés à l’univers de Vénus s’accommodent davantage, encore que… la surexposition des traits les plus acérés tire excessivement vers la mouture de Paris (1861), au détriment de l’esprit animant la présente mouture princeps de Dresde (1845). Sachez, jeune homme, qu’il n’est pas toujours opportun d’avoir ainsi la mémoire du futur ! Reste que, techniquement parlant et l’accroc susmentionné excepté, le résultat possède du panache. Dommage que cette performance – recherchée sinon sophistiquée – s’accomplisse au détriment de l’émotion. Néanmoins, le choix délibéré de la prouesse combattive permet quelquefois des résultats probants. Nous l’allons constater tout à l’heure… Photo © DR.

Qu’il suffise de savoir que l’on atteint ici le seuil de l’Empyrée musicale
Véritable pile électrique, Omer Meir Wellber va faire profiter le 1er Concerto en sol mineur Opus 26 de Max Bruch de son foisonnement bioénergétique. Au reste, à dispenser autant de fluide, l’on se pose incidemment la question de savoir s’il tiendra jusqu’au terme du concert ?!
Paraît la radieuse Hilary Hahn et, avec sa diaphane beauté digne d’inspirer Raphaël, le bonheur de renouer avec l’immense artiste qui jamais ne déçoit. Au magnétisme intact de la violoniste américaine s’ajoute cet entendement supérieur des choses, une capacité innée à faire corps – tel un Radu Lupu – avec tous ses partenaires de l’orchestre (quelle visible complicité !) autant qu’avec l’œuvre, aptitude propre aux géants sans vanité, propice à faire pâlir les cohortes d’artistes surévalués. Au premier coup d’archet, la fascination exercée ne nous lâche plus avant l’ultime mesure. Sans être ni gras ni épais, le son reste rond, d’une présence envoûtante. Dès lors, à quoi bon s’arrêter sur la qualité superlative du moindre trait, les phénoménales doubles cordes en tête ? Qu’il suffise de savoir que l’on atteint ici le seuil de l’Empyrée musicale.
Au frémissement extatique participe le chef, sur-impliqué, loin du banal accompagnement (mot hideux !) auquel nous eûmes si souvent droit dans cette pourtant exigeante partition, requérant une phalange totalement investie. Ce soir, la cause est entendue : jusque dans un resserrement outré du tempo pour le Finale, l’ensemble demeure beau à pleurer.

Omer Meir Wellber atteint ici les frontières de la transe ou de l’état second
Après Lawrence Foster en mars 2013 [voir archives Lyon-newsletter.com], saluons ce retour bienvenu des Galántai táncok [Danses de Galánta] de Zoltán Kodály. Le public l’apprécie à l’aune de la merveilleuse interprétation dont on le régale. Au sein de l’aréopage des prestations solistes, décernons la couronne d’or à Robert Bianciotto. L’intègre clarinettiste fait ainsi ses adieux à l’O.N.L dans un climat de liesse allié à la délicatesse, constituant le plus précieux des cadeaux pour un public chérissant ses prestations depuis… 40 ans !
Impeccable de précision, souple comme une liane, Omer Meir Wellber en vient à transformer sa direction en véritable chorégraphie. Il atteint ici les frontières de la transe ou de l’état second, ce qui ne plaît certes guère aux rares adorateurs de la placidité à tout crin…
Dans ces conditions, réentendre le Boléro de Maurice Ravel ne constitue pas une corvée. Pas de hâte inconsidérée cette fois [15’30’’ en durée totale, soit au-delà de bien des références historiques, Ansermet en tête]. Le tempo s’avère souverain, le chef israélien laissant respirer les phrases. Parmi les pépites des multiples interventions, l’on remarque la pureté autant que le lyrisme du hautbois solo de Clarisse Moreau, succédant à Guy Laroche.
Un point mérite qu’on le souligne. La maîtrise savamment installée (quasi scientifique !) du graduel crescendo par le chef impose une évidence : c’est dans la 7ème Symphonie en Ut Majeur Opus 60 de Chostakovitch que l’on aimerait le revoir conduire notre orchestre. Endurance, balance sonore rigoureuse, vastes capacités expressives (quelle main gauche !) ouvrent d’enviables perspectives, qu’un dosage accru de la fougue naturelle ne pourra que consacrer… l’âge venant.

AUTRES LIEUX & INSTITUTIONS

TEMPLE DU CHANGE

16 Décembre / Chœur Émelthée « Voyage musical à Rome » : lumineux autant que régénérant Noël à l’italienne !

En décembre 2015, Émelthée avait retenu toute notre attention par un concert français particulièrement séduisant, riche de nombreuses raretés. Sur ce plan, l’intérêt se trouve renouvelé avec le présent programme italien, centré – à l’exception notable de Vivaldi – sur les compositeurs romains (au sens large) qui étendirent leur activité entre les XVIIème et XVIIIème siècles. L’attrait devient donc musicologique autant qu’artistique.
En entrant dans le lieu, une intelligente mise en ambiance augure bien de la suite. Dans une demi-pénombre contrepointée de doux éclairages indirects, l’attention se focalise sur la projection de nombreux tableaux représentant des vues de la Ville Éternelle à l’époque baroque, parmi lesquels on reconnaît, entre autres, les pinceaux de Panini et Van Wittel.
Directrice artistique de l’Ensemble Émelthée, Marie-Laure Teissèdre ouvre la soirée en présentant les enjeux du programme, avant de céder élégamment le pupitre à Alessandro Quarta, directeur du Concerto Romano et chef invité, qui effectue ainsi ses débuts lyonnais.

Le pôle d’attraction majeur réside dans les pages de maîtres romains méconnus
L’engagement du chef romain se révèle dès la première pièce : In exitu Israël de Vivaldi. Attesté, le séjour romain du Prêtre Roux permit probablement un fécond brassage d’idées, dont on peut percevoir les ponctuels échos dans sa production de musique sacrée, aussi bien que concertante, par le truchement d’un héritage lié à Corelli.
Toutefois, le pôle d’attraction majeur de l’affiche réside dans les pages de maîtres romains méconnus. À ce titre, le Venite filii de Giovanni Battista Costanzi étonne par des contingences polyphoniques bien plus poussées que ce à quoi l’on s’attendait à priori. L’interprétation s’avère à la hauteur de la tâche, optant pour la finesse, la mise en exergue des subtilités de l’écriture autant que ses capacités expressives insoupçonnées. Au cœur d’un tel contexte, la sensibilité de tous les musiciens, leur adhésion au projet, constituent déjà une base solide. Il en va d’abord ainsi des instrumentistes – d’un ensemble modeste en effectifs mais soigné – ; ensuite des chanteurs en formation chambriste, alternant parties chorales et solistes avec une confondante aisance. Louons ainsi de lumineuses sopranos (dont Stéphane Meygret et Baptistine Mortier), des voix d’altos assidues (parmi lesquelles Pauline Prot), des ténors ardents à la projection prodigue (Fabrice Foison, Benjamin Ingrao et Marc Scaramozzino) et des clefs de fa idéales de présence et en beauté de timbres (Etienne Chevallier, Pierre Héritier et Florent Karrer). Photo © Serge Sang.

Pour la plupart, ces partitions romaines sont entendues en création française
Les vertus ci-dessus mentionnées se trouvent confirmées dans le Lauda Jerusalem chaleureux de Pietro Paolo Bencini, où le contre-ténor Josquin Gest déploie une appréciable délicatesse.
Plus archaïsants de style, un Improperium exspectavit de Pompeo Cannicciari ou un Serve bone et fidelis de Quirinio Colombani confirment, si besoin était, combien Palestrina demeure une référence plus d’un siècle après sa mort. À l’opposé, totalement ancré dans l’esthétique des Lumières, le Beatus vir de Giovanni Battista Casali tient de la splendide révélation. Une telle chatoyance, un tel dynamisme allié à une vigueur et un brillant peu communs, atteste de l’existence d’un classicisme romain d’authentique valeur que l’on ne subodorait guère jusqu’à présent. Le ressenti esthétique se confirme dans son Regina Cæli laetare dont la soprano Lise Viricel domine, sourire aux lèvres, les patentes difficultés.
Précision importante : pour la plupart, ces partitions romaines sont entendues en création française. En outre, leur résurrection en ce début de XXIème Siècle doit beaucoup aux inestimables travaux, historiques et musicographiques, d’un membre trop discret d’Émelthée, Docteur en Histoire depuis décembre 2014. En effet, Élodie Oriol soutint alors brillamment sa thèse sur le sujet : « Vivre de la musique à Rome au XVIIIème siècle : lieux institutions et parcours individuels ». Sans ses recherches déterminantes, ces compositions dormiraient encore sous de vénérables couches de poussière, nous privant d’authentiques bienfaits. Photo © Serge Sang.

Charisme et générosité expressive d’Alessandro Quarta
Il est gratifiant de constater à quel point le charisme, la générosité expressive d’Alessandro Quarta parviennent à susciter la ferveur des artistes. Précis, galvanisant ses interprètes, lui aussi nous fait, de surcroît, profiter de ses recherches musicologiques. Pour preuve : cet Offertorio per la festa della purificazione de Giovanni Giorgi, dont le pouvoir évocateur reste intact, tant son adéquation au texte propage une énergie positive en ce temps de l’Avent.
Conduit avec un professionnalisme distingué par le 1er violon André Costa, l’ensemble instrumental confère une dimension supérieure à la juste façon d’appréhender l’esthétique des œuvres et d’en restituer au plus près l’authenticité : cordes boyaux, archets type début XVIIIème, diapason à 415, fermeté des attaques… autant de propriétés comparables à une subtile friandise de la Piazza Navona… !
Certes, nous avons tous dans l’oreille des interprétations de référence du Concerto N°8 de l’Opus VI « Per la notte di Natale » d’Arcangelo Corelli mieux dotées harmoniquement et plus assurées techniquement (et Dieu sait si la concurrence est rude dans la mémoire collective). Pourtant, l’élan et l’atmosphère ardente émanant de cette interprétation riche de conviction demeurent préférables à tant d’autres lectures parfaites mais glacées.
En conclusion de ce parcours atypique, retour à Vivaldi avec le Magnificat dans sa mouture la plus épurée et brève. Le résultat confine au ravissement. Affermis, tous les exécutants – avec une mention spéciale pour la frémissante soprano Marie-Frédérique Girod – comblent d’aise le nombreux auditoire. L’espace d’un soir Lyon aura vécu un lumineux autant que régénérant Noël à l’italienne. Chacun en sort comblé de bonheur, l’âme ravie, l’esprit empli de pensées positives. Photo © Serge Sang.

A suivre…


 

Novembre 2016

AUDITORIUM MAURICE RAVEL

« Festival Russe »  ORCHESTRE NATIONAL DE LYON

17 – 22 – 26 Novembre / Intégrale des symphonies de Tchaïkovski
Slatkin et l’O.N.L restituent la substance même du compositeur
Pour la première fois de son histoire, l’Auditorium fait résonner en ses murs les six symphonies numérotées de Tchaïkovski en un laps de temps rapproché. Il faut dire qu’avec la néfaste influence d’une certaine musicologie lyonnaise (heureusement en voie d’extinction) ennemie de l’éclectisme, une telle opération eût été impensable il y a seulement vingt ans. L’action est donc heureuse, n’en déplaise aux cuistres racornis. Voulons-nous néanmoins trouver à redire ? Certes, au lieu d’un concentré roboratif en trois soirées, l’on aurait pu rêver d’un étalement sur six programmes – voire sept si l’on avait repris Manfred ! – en proposant dans les parties princeps, entre autres, la totalité des pièces concertantes (pour piano, violon, violoncelle). Cependant, ne nous plaignons pas, d’autant plus que le public entend enfin la création locale de la 3ème Symphonie par l’O.N.L.

tchaikovski-onl-1-320-duchon-dorisL’heure est à la netteté et à l’individuation, plutôt qu’à un fondu karajanesque
Après avoir signé chez RCA un coffret de haute tenue avec l’Orchestre Symphonique de Saint-Louis à l’aube des années 1990, Leonard Slatkin n’a cessé de diriger Tchaïkovski depuis, gravant même une seconde intégrale tout récemment avec les forces de Detroit. Rien que depuis sa prise de fonction lyonnaise, rappelons l’enchantement éprouvé en décembre 2014 lorsqu’il nous offrit sa vision de la 1ère Symphonie en sol mineur Opus 13 « Rêves d’hiver ». Sa conception évolue-t-elle ? Pas fondamentalement, mais le chef américain peaufine son art.
Alerte, presque enjouée, l’attaque du motif initial adopte une allure vivifiante et colorée, ferrant d’entrée de jeu l’auditoire. Plus insolite : par rapport à 2014, nous percevons ponctuellement une combattivité inusuelle, comme si Slatkin inscrivait, par anticipation, l’œuvre dans l’optique du Fatum (ce à quoi peuvent seules prétendre les symphonies 4 à 6). L’heure est à la netteté et à l’individuation, plutôt qu’à un fondu karajanesque. Tandis que les cuivres lustrés n’envahissent pas l’espace sonore, les cinq pupitres de cordes ne faiblissent jamais, les bois s’installent dans le juste équilibre, sans forfanterie, atteignant le sublime dans l’art du staccato.
Sommet de la partition, l’Adagio cantabile ma non tanto nous avait enthousiasmé il y a deux ans. Or, le beau thème principal emprunte un galbe encore plus enveloppant. Juste, sans précipitation (plaie de moult interprétations) le tempo choisi contribue à l’émotion et, si l’on peut rêver phrasé plus accompli (côté altos, en particulier), le ressenti atteint un pouvoir de propagation rare. Bravo à Emmanuelle Réville et Jérôme Guichard, dont les timbres (flûte et hautbois solos) se marient divinement, suscitant une franche émotion. L’attaque des cors – conduits par Guillaume Tétu – s’avère parmi les plus somptueuses (y compris de mémoire discographique !) jamais entendues.
Modérant le naturel flux vif du Scherzo, Slatkin ne cherche pas à en souligner les influences mendelssohniennes, décelables chez certains chefs occidentaux (Abbado, entre autres). La pâte sonore, la texture, s’inscrivent davantage dans la tradition des interprétations russes (au sens large), avec une once de rusticité en moins, ceci dit. Ce nonobstant, l’on se délecte de cette direction nervurée, d’un prodigue modelé.
Point faible de la partition, lieu de restitution des leçons bien apprises auprès d’Anton Rubinstein, le Finale reste problématique, avec ses ruptures dans la progression du discours. Tout le mérite revient au maître d’œuvre de conférer un relief satisfaisant à l’introduction lente, puis aux échos de danse populaire autant qu’à l’exercice de contrepoint plus académique. L’effet d’accelerando précédant la péroraison provoque l’admiration, compensant un tempo qu’on aimerait plus resserré. Photo © D. Duchon-Doris.

Un timbalier remarquablement investi : Adrien Pineau, successeur de Benoît Cambreling
Réputée la plus malaisée à diriger du cycle, la 4ème Symphonie en fa mineur Opus 36 (que nous surnommons volontiers « du Destin ») pose moult problèmes techniques avec, au premier rang, les tensions mettant à l’épreuve l’endurance d’une phalange même aguerrie, toutes familles instrumentales confondues.
tchaikovski-onl-2-320l-slatkin-dirige-lorchestre-david-duchon-doris-copieSous la baguette de Slatkin, le percutant thème du Fatum revêt une idéale physionomie tranchante. Encore faut-il que le parcours se maintienne ensuite au niveau de véhémence indispensable. Sur ce point, le rendu satisfait pleinement tandis que l’on note, en revanche, une articulation légèrement molle dans les terminaisons de phrases. Ce péché véniel s’estompe ultérieurement, les cordes gagnant essentiellement en aplomb. À cet affermissement constant participe également un timbalier remarquablement investi : Adrien Pineau, disciple et digne successeur de Benoît Cambreling !
Rarement nous entendîmes sur le vif Andantino à la fois aussi évocateur et touchant. Le chef en extrait des sentiments de mélancolique humanité s’accordant parfaitement au programme, explicité par le compositeur à sa mécène Madame von Meck. Tirons une profonde révérence à la petite harmonie, ici exemplaire de conduite et de tendresse autant qu’elle excelle dans le Scherzo. Ce dernier se déroule en apesanteur – dirigé presque entièrement du seul regard par Slatkin – crépitant à souhait mais sans violence, décontracté, impeccable de mise en place, de singulier relief, dénué d’histrionisme.
Électrisant, le Finale doit beaucoup à Jacques-Yves Rousseau – ce soir au poste de 1er violon – entraînant ses troupes dans un jeu incandescent. Cuivres impérieux et percussion magistrale consacrent une éblouissante signature, augurant bien de la suite d’un cycle supérieurement motivant où le chef et ses troupes établissent une belle connivence. Photo D. Duchon-Doris.

Peaufiner ensuite le Scherzo de si élégante manière n’avait rien d’évident
À notre connaissance, la 2ème Symphonie en ut mineur Opus 17 dite « Petite Russienne » ou « Ukrainienne » ne connut, jusqu’à présent, qu’une seule exécution par l’O.N.L. Si sa sœur aînée pèche par son final, le rapport s’inverse avec la nouvelle venue, car c’est bien le mouvement initial, bipartite, qui génère un embarras structurel à surmonter, tant de chefs inexpérimentés échouant à lui trouver des fondations correctes. Slatkin y parvient, certainement au prix d’un sérieux travail de fond, effectuant un ouvrage de haute couture pour faire s’aimer les éléments a priori disparates.
Avec ce soir Jennifer Gilbert au poste de Konzertmeister, les violons entraînent toutes les cordes dans une restitution résolue des traits les plus vigoureux. L’ensemble de l’exposé se trouve empoigné avec conviction. Voilà un bon début, laissant entrevoir des espérances confirmées dans l’Andantino marziale où plus d’une baguette primaire se leurre en lorgnant du côté de la Marche Slave Opus 31. Au contraire, appréhendé, avec une opportune pointe d’humour distancié, cet insolite et délicieux mouvement accède ici à une saveur laissant, par anticipation, se profiler le futur Casse-noisette.
Fignoler ensuite le Scherzo de si élégante manière n’avait rien d’évident. Les coloris et traits obtenus révèlent même des correspondances européennes insoupçonnées : Mendelssohn et Lalo surtout. Slatkin s’y montre aussi facétieux que primesautier, soignant le détail autant que la charpente. Mais, c’est par-dessus tout au Finale, clef de voûte de cet édifice, qu’on attend les interprètes. Bien qu’excessivement disloqué dans son énoncé, le portique demeure grandiose. Les entrées progressives des cordes pimpantes, entre thème principal mélodique et contrechants, s’avèrent exemplaires de mise en place (de la dentelle). Pris avec une caressante grâce aérienne, le second thème se trouve servi par des bois justement dansants (avec une mention pour le piccolo de Benoît Le Touzé), des cuivres cultivant une force débonnaire bienvenue et des percussions plus qu’honorables. Faut-il une vraie réserve ? Pour notre part, nous déplorons le choix (devenu aujourd’hui systématique) de la mouture révisée de 1879, spécialement dans ce dernier mouvement. Avec ses 150 mesures supplémentaires, celle – originelle – de 1872 demeure, à notre sens, plus riche et pas seulement d’un point de vue quantitatif.

Impossible de ne pas s’extasier devant cette conjonction inouïe
les ombres de Mravinski et Solti fusionnent l’espace d’un instant

Régulièrement affichée à l’Auditorium, la 5ème Symphonie en mi mineur Opus 64 a toujours bénéficié d’interprétations de haut niveau. Dans ce domaine, la plus équilibrée des partitions de Tchaïkovski séduit invariablement professionnels et mélomanes. Ce soir, l’on succombe dès la merveilleuse introduction du noble motif cyclique à la clarinette de Robert Bianciotto, soutenu par des cordes angoissantes de détermination. Toutefois, au-delà de l’impeccable conduite du propos, c’est ici le sens aigu de l’architecture qui frappe l’imagination de tout auditeur averti. Slatkin cultive en maître l’art de captiver l’assistance, jamais l’attention ne se relâche.
Sensation confirmée dans l’Andante cantabile, qui ressort de ce traitement plus désolé que de coutume (solo de cor à pleurer de Guillaume Tétu, artiste dialoguant, aussi, divinement avec ses partenaires de la petite harmonie), l’apogée du thème conducteur aux cordes accédant à un bouleversant relief. Puis, dans les courbes et contrecourbes de la Valse, le chef américain raffine certes l’expression mais ne cherche pas à gommer les discrets indices laissant sourdre une inquiétude sous-jacente (confer les ponctuations de cors bouchés, trop souvent inaudibles sous d’autres baguettes).
Quelle ampleur oppressante revêt la devise cyclique dans l’incipit du Finale : l’intuition nous fait pressentir que quelque chose de grandiose va s’accomplir. Plus concentré que jamais, le maestro retient fort à propos le tempo en vue d’aménager avec un entendement supérieur la prodigieuse progression ascendante de l’écriture. Certes, dans les épisodes d’affrontement entre cordes et cuivres, les bois se trouvent momentanément écrasés mais ils reprennent bientôt le dessus. Cependant, c’est dans les trois minutes de la péroraison conclusive qu’on attendait le chef au tournant. Or, tout y est : allure légitimement emphatique de l’attaque tourbillonnante, imposante et sans précipitation déplacée ; ampleur solennelle du Leitmotiv cyclique ; folle énergie déployée tous azimuts, avec des lauriers spéciaux à décerner aux trompettes jouant avec vibrato dans l’esprit russe. Impossible de ne pas s’extasier devant cette conjonction inouïe : les ombres d’Ievgueni Mravinski et Sir Georg Solti (si ! si ! rien de moins : écoutez-les donc dans ce passage si vous demeurez sceptiques !) fusionnent l’espace d’un instant. Slatkin et l’O.N.L restituent la substance même du compositeur. Un miracle s’accomplit !

tchaikovski-onl-3-320-david-duchon-dorisPourquoi diantre un diffus sentiment d’insatisfaction demeure ?
Dire que l’on attendait impatiemment la création locale de la 3ème Symphonie en Ré Majeur Opus 29 « Polonaise » relèverait de l’euphémisme caractérisé. À dire vrai, depuis des décennies que nous la réclamions (comme les 1ère et 5ème de Bruckner : pensez-y avant votre départ Monsieur Slatkin !), nous ne l’espérions plus. Grâces soient rendues à notre directeur musical et à cette intégrale.
Seule symphonie de son auteur dans une tonalité majeure, la seule aussi à présenter cinq mouvements au lieu des quatre traditionnels, elle n’est pas forcément payante dans les trois premiers. Il convient de s’y investir et d’être animé d’une force de conviction peu commune. Méthodique, méticuleux, le chef y croit (vertu indispensable). Il joue du clair-obscur, accentue les oppositions dynamiques (quel art du crescendo !) dès une envoûtante introduction lente. Puis, jouant à fond la carte du resserrement du débit, il rejette toute fragmentation du propos, travers dans lequel sombrent même des chefs éminents, jusque dans les intégrales discographiques. En effet, beaucoup ne passent pas l’épreuve de cette diserte entrée en matière.
Le 2ème mouvement se pare d’un franc sentiment poétique dans une ambiance suggestive de joies hivernales, les passages staccato des bois se trouvant particulièrement valorisés. Ce, sans oublier des cordes chantantes, au phrasé onctueux. D’une douceur caressante, plus nostalgique que mélancolique, l’Andante elegiaco semble faire retentir l’écho d’un adieu, mais dans la sérénité. La restitution de cette page procède aussi d’un idéal équilibre des plans sonores entre les différents groupes instrumentaux. L’on relèvera spécialement les belles couleurs berlioziennes dans l’épisode en trémolos ainsi qu’un jeu affiné de la petite harmonie et des cors, contribuant à ce que toute la page passe tel un songe.
Joyau de l’ouvrage, l’écriture du Scherzo nous vaut une subjuguante prestation des pupitres de cors, où les deux solistes déploient un art – et un souffle – confondant, les coutures demeurant invisibles ou, plutôt, imperceptibles. Quelle orfèvrerie !
Même si l’on apprécierait des contours plus nettement dessinés voire affirmés, le premier thème du Finale gagne en majesté à chacun de ses retours. Segment fugato accompli, conclusion en forme d’apogée, magnifiée par de superbes timbales.
Dans ces conditions pourquoi diantre un diffus sentiment d’insatisfaction demeure ? Peut-être en raison d’un confort frôlant le hors sujet, parce que la phalange reste un peu distante, constamment plus appliquée et perfectionniste sur le plan technique (ici primordial, il est vrai) que foncièrement investie du point de vue du ressenti. La faute à un moindre temps de répétitions consacré à ces pages qu’à la seconde œuvre inscrite au programme ? Nous le subodorons. Toutefois, si la sève vitale fait défaut et que des points restent artistiquement perfectibles, ne donnons pas dans l’esprit chagrin : justice est malgré tout rendue à une composition trop longtemps ignorée dans notre ville. Photo D. Duchon Doris.

Orchestre National de LyonRarement cette musique aura été comprise à un tel degré en ces lieux
Conclure fatalement cette intégrale par la célébrissime 6ème Symphonie en si mineur Opus 74 « Pathétique », oblige à une exécution sans faute. L’intensité afflue dès les mesures introductives. Rarement le basson solo (ici, Louis-Hervé Maton, épatant) et les cordes graves ne nous étaient apparues aussi désespérées, d’entrée de jeu. Considérablement retenu, le tempo participe évidemment de cette oppressante sensation. La stupeur ne fera que croître tout du long de cet itinéraire douloureux, d’abord en raison d’un étirement des tempos traduisant un viscéral abandon à la durée. Mais ce n’est pas tout. Cuivres impérieux et cordes aiguës acérées apportent leur robuste concours à la construction de l’édifice. Du coup, la sinistre peinture des tourments d’une âme adopte ce soir des teintes tranchées. Subséquemment débute un récit non distancié, où les interprètes acceptent ce principe – prôné par le maître d’œuvre – de ne pas verser dans l’anecdotique. Ainsi, l’attaque subite de la seconde section permet difficilement d’imaginer tenue plus suffocante du discours, les sensations physiques produites devenant réellement pénibles. Soyons clairs : rarement cette musique aura été comprise à un tel degré en ces lieux.
Avec le galbe très fin de siècle choisi, la valse à cinq temps évoque ce soir un univers en désagrégation, confirmant que jamais une vision aussi désespérée ne fut proposée au public de l’Auditorium. Quel sourire amer nous est donné d’entendre, jusque dans les subdivisions en apparence moins soucieuses ! Nous ne ressentons ici que la préfiguration cruelle d’un désespoir programmé… accablant… pour autant dans une absence totale de complaisance.
Paradoxalement, Slatkin attaque l’ordinairement pétaradant Allegro molto vivace dans l’esprit d’un scherzo, avec une souplesse aérienne, là aussi peu fréquente. Côté bois, le motif rythmique principal, d’habitude si conquérant, paraît aujourd’hui nimbé d’un halo de dérision fort plausible. Fausse (ou névrotique ?) jubilation ; tentative de ressaisissement voire de révolte contre l’adversité ? Toutes les portes sont ouvertes mais rien de cela ne semble incongru, jusqu’à cette baudruche qui se dégonfle dans la coda, proche en esprit du Falstaff de Verdi (NB : datant de la même année 1893 et que Tchaïkovski ne pouvait ignorer).
Nul excès de pathos dans l’Adagio lamentoso conclusif. Ce n’est point le cortège funèbre d’un titan que choisit de nous faire vivre le chef mais l’agonie pitoyable d’une créature trop humaine. Jusqu’au sein du chétif élancement central, la déréliction l’emporte. Dès lors, le vide à l’estomac engendré devient intense, les larmes nous viennent là où, traditionnellement, nous contemplions à distance cette agonie musicale. N’est-il pas dangereux de pousser la conviction aussi loin ? En tous cas, fuyez âmes sensibles ! À l’aune d’un tel traitement, vous sortirez invariablement anéanties par l’expérience. La durée parle d’elle-même : 14’ pour ce requiem sans paroles, quand la majorité des interprètes le bouclent en dix minutes. Avec un timing de 55’ pour la totalité de l’œuvre, Slatkin rejoint presque celui, exorbitant, de Bernstein dans son ultime gravure [chez DGG : 58’31’’, dont rien moins que 17’12’’ pour l’ultime mouvement !]. L’on ne s’y attendait pas.
Au bilan : quelles que soient les réserves ponctuelles que nous émettons, la haute tenue globale de ce cycle marque d’une nouvelle pierre blanche la contribution de Leonard Slatkin aux très riches heures de notre orchestre. À un tel niveau d’excellence, ces moments entrent dans la légende. Après l’inoubliable trilogie Pouchkine proposée autrefois par notre opéra, force est d’admettre que Tchaïkovski réussit plutôt bien à la capitale des Gaules. Photo Anthea Photography.

CYCLE ORCHESTRES INVITÉS

08 Novembre / Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg
Où un insidieux sentiment de fabriqué et d’insatisfaction l’emporte

Certes la présence de cette phalange prestigieuse n’est pas une nouveauté à Lyon. Nous conservons l’impérissable souvenir d’une soirée au théâtre antique (à l’époque révolue où les Nuits de Fourvière donnaient encore dans l’éclectisme…) avec Temirkanov livrant une impressionnante 5ème Symphonie de Tchaïkovski. Ce soir, avouons que c’est d’abord la rare présence de son 2ème Concerto pour piano qui motive notre venue.

orchestre-philharmonique-320de-st-pe%c2%a6u%cc%88tersbourg-by-stas-levshinPhysionomie sensuelle complétement assumée, confinant à la montée orgasmique
Si par rapport à la brochure générale de la saison 2016 / 2017, le menu de ce soir se trouve profitablement étoffé, regrettons que nos programmateurs n’aient point su négocier la présence d’une autre partition que Roméo & Juliette, dont la précédente audition ici même remonte seulement à mai 2015. Avec une aussi puissante formation, nous eussions plutôt apprécié d’écouter La Tempête ou Francesca da Rimini. Ce nonobstant, ne nous montrons pas renfrognés. Réentendre l’ouverture-fantaisie narrant la tragédie des amants de Vérone, par un orchestre qui en domine les arcanes, n’indiffère pas.
Disposant sa formation à l’allemande (violons 1 côté Jardin, violons 2 côté Cour…etc.) Temirkanov en obtient davantage dans le registre de l’éclat (le thème des combats, acéré au possible) que dans celui du mystère (l’Introduction et le motif de Frère Laurent en pâtissent) ou de la distinction (les cordes demeurent globalement brouillonnes). Le lyrisme reste spartiate mais, en revanche, le Leitmotiv des amants revêt ici, sans détours, une physionomie sensuelle complétement assumée, confinant à la montée orgasmique. Depuis les tensions paroxystiques des pupitres de cuivres rougeoyants (ce qui ne surprend pas) jusqu’aux harpes crépitantes (ce qui est rare), voilà une formidable entrée en matière. Photo © Stas Levshin.

pianiste-boris-berezovsky-320juri-bogomazJaillissement étourdissant de teintes crues au clavier, doublé d’une vraie chatoyance orchestrale
Du dédaigné 2ème Concerto en Sol Majeur Opus 44 de Tchaïkovski, nous n’avons repéré – depuis l’inauguration de l’Auditorium et sauf erreur – qu’une seule exécution : en octobre 1985 ; Serge Baudo dirigeant alors Bella Davidovitch.
Fait non moins rarissime, le chef et son soliste optent aujourd’hui pour une insolite posture du piano, à la perpendiculaire de sa position traditionnelle et face au public. Boris Berezovsky offre initialement bien peu. Parfois éteint ou insuffisamment précis, il peut aussi s’investir sans crier gare, tant dans les courses effrénées sur le clavier que dans les sections intimistes à découvert. Progressivement, le vigoureux artiste s’échauffe néanmoins pour s’engager enfin totalement. Aussi, l’on n’en déplore que trop l’idée d’opter encore, en 2016, pour la révision d’Alexandre Ziloti, amputant le 1er mouvement d’un quart de sa durée ! Après cette source de réelle déception, il faut au moins que le soliste fasse patte de velours, devienne précautionneux et que le chef cisèle à outrance l’Andante non troppo pour faire passer la pilule amère et que nous cessions de maugréer.
Festival assuré pour l’Allegro con fuoco conclusif, attaqué dans un tempo d’enfer. La brutalité relative du jeu se trouve compensée par un jaillissement étourdissant de teintes crues au clavier, doublées d’une vraie chatoyance orchestrale. Tout en ne déstructurant pas, Temirkanov déjoue les pièges de cette page à la rythmique inconstante, dénichant même sa juste pulsation. Photo de Boris Berezovsky © Juri Bogomaz.

yuri-temirkanov-320sasha-gusovLes intentions y sont mais pas la spontanéité
Autant l’affirmer sans détours : que cette prestigieuse formation russe complète le programme par des œuvres de Maurice Ravel nous semble relever de l’incongruité. Ou bien, dans ce cas, il eut été judicieux d’opter pour son orchestration des Tableaux d’une exposition de Moussorgski. Car surgit bientôt une autre anomalie : si jouer Ravel à Saint Petersbourg est un droit plus que légitime, proposer ce répertoire en tournée, qui plus est en France, semble a priori illogique. Pourtant, malgré nos craintes ou réticences, cela fonctionne à peu près avec les ineffables miniatures de Ma Mère l’Oye (encore que, dans le détail, les échanges entre des bois flasques laissent à désirer et qu’un climat corseté domine). Ceci posé, force est d’admettre que si l’on connut des approches autrement idiomatiques avec des orchestres de culture francophone (l’O.N.L au premier rang), Temirkanov place sous contrôle accru sa phalange, évitant les débordements et obtenant des finesses – sinon une translucidité – inespérées.
En revanche, La Valse peine à convaincre. La sauce ne prend pas totalement. Question de pesanteur ? D’inadéquation des timbres ? Certes, mais aussi de dynamique en perspective et de ce véritable grain de folie dispensateur d’ivresse sonore. Les intentions y sont mais pas la spontanéité. Beaucoup de nerf mais peu de philologie, sans parler de créativité, de la part d’une phalange fourvoyée. Résultat ? Un insidieux sentiment de fabriqué et d’insatisfaction l’emporte, qu’un surcroît de légèreté aurait pu dissiper. Assurément, une symphonie de Balakirev, Borodine ou Rimski-Korsakov par les mêmes méritants interprètes nous aurait autrement comblés que cette déplorable fausse bonne idée. Yuri Temirnakov photo © Sacha Gusov.

 

OPÉRA DE LYON

13 Novembre / ERMIONE de ROSSINI : état de choc pour une soirée historique
ou l’euphorisante sensation de revivre un âge d’or

Probablement le plus avant-gardiste des opéras de Rossini créés à Naples, Ermione tomba dans l’oubli immédiatement après la série de représentations du printemps 1819 au Teatro San Carlo. Si sa résurrection dans les temps modernes attendra 1977 à Sienne, la partition connaît son premier enregistrement mondial en 1986 : Erato confiant à un Claudio Scimone trop uniformément pressé un plateau vocal où d’éminents interprètes ne sont pas dans leurs meilleurs emplois. Au cours de l’été 1987, le Festival de Pesaro propose une production légendaire de l’œuvre – la plus significative de toute son histoire – réunissant sous la baguette enflammée de Gustav Kühn une distribution hallucinante : Montserrat Caballé, Chris Merritt, Marilyn Horne, Rockwell Blake, Giorgio Surjan et Giuseppe Morino (excusez du peu !). Depuis, l’œuvre connut de sporadiques exécutions, concertantes ou scéniques, à travers le monde, sans jamais s’imposer comme une évidence à la majorité des directeurs d’opéras. Aujourd’hui, Lyon relève magistralement le défi avec une éclatante version de concert, infligeant un superbe soufflet aux programmateurs sourds et aveugles.

maestro-alberto-zedda-320dirigent-drAnimé d’une énergie prodigieuse, Zedda accomplit un véritable miracle
Garantie princeps d’une réussite absolue : la présence d’Alberto Zedda au pupitre de direction. Il était temps, surtout après tant d’années de présence récurrente d’Evelino Pidò, frisant la saturation tant il lui arrivait de sombrer dans le superficiel. Gestique sobre, ferme, d’une redoutable efficacité, le vénérable maestro Zedda (88 ans !) animé d’une énergie prodigieuse accomplit un véritable miracle. D’emblée l’auditeur avisé se trouve frappé par l’exceptionnelle cohésion de l’orchestre, son homogénéité, un jeu clair, uni, de tous les pupitres. Significativement, les grands accords fortissimo ne sonnent jamais bastringue. Notre phalange est méconnaissable, transfigurée, atteignant enfin la grande classe qu’on souhaiterait permanente sur une scène aux prétentions internationales. Inutile d’entrer dans tous les détails. Qu’il suffise de mentionner en sus : 1) un art inouï du crescendo ; 2) que même la banda [la fanfare de scène – NDLR] en coulisses de l’acte II sonne impérialement, devenant un joyau d’orfèvrerie florentine sous cette divine baguette ; 3) que les gammes ascendantes du prélude à l’air d’Oreste ne dissimulent pas leur physionomie « pré-Tannhäuserienne » ; 4) que le nonette du finale I transporte toute l’assistance dans l’Olympe.
Outre que tout le résultat est beau à pleurer, mentionnons que le chef – doublé d’un musicologue émérite – signe un article passionnant dans le programme de salle, tandis qu’un autre texte, signé de notre éminent confrère Jean Cabourg, explore l’historique de l’œuvre (un tel, autant que soudain, déluge de compétence nous abasourdit !).
Voulons-nous passer en revue les chœurs ? Ils se montrent superlatifs s’il est encore possible, perceptiblement sous le charme du vétéran qui les guide. Certainement heureux de ne pas se trouver encombrés par les usuels oripeaux infligés par les scénographes de ces dernières années, nos vaillantes troupes s’affichent détendues, souriantes, retrouvant (paradoxalement, en tenue de concert) une implacable vérité dramatique dans leurs accents et ne s’investissent que davantage dans cette glorieuse entreprise. Du coup, l’on rêve de les entendre dans Mosé in Egitto sinon Guillaume Tell, où ils trouveraient enfin des partitions rossiniennes à la mesure de leurs fabuleuses ressources interprétatives. Photo Alberto Zedda © DR.

concert-ermione-michael-spyresvincent-pontetMichael Spyres possède une aisance dans le grave à faire pâlir ses rivaux potentiels
Participant de cette étincelante réussite, la distribution figure parmi les plus royales jamais entendues à l’Opéra de Lyon. En confiant Andromaque à la juvénile Eve-Maud Hubeaux (28 ans), les programmateurs prenaient un risque calculé, lequel s’avère payant. Physique digne d’une beauté hellénique, fière allure, la cantatrice s’avère exemplaire de musicalité autant qu’en conduite de la ligne, déployant la palette d’un timbre des plus intéressants sinon fascinant, en tous cas de noble personnalité. Il reste à assouplir un tantinet l’aptitude bien réelle au chant orné, à gagner un peu en largeur dans le grave et le médium pour accéder à un idéal qu’on subodore si proche.
Côté ténors, c’est un festival. Le Pyrrhus de Michael Spyres possède une assise, une aisance dans le grave à faire pâlir ses rivaux potentiels. Jamais gêné aux entournures (un infime rétrécissement du suraigu mis à part), il s’avère bien supérieurement apparié que le méritant John Osborne aux emplois de baritenore destinés par Rossini à Andrea Nozzari. Prépotence, technique éprouvée, négociation des notes de passage avec un naturel confondant… à une petite distraction près, la tenue du rôle accède au pinacle, rivalisant prudemment avec l’incarnation légendaire de Chris Merritt. Hallucinant de souffle (quelles capacités pulmonaires !) Spyres domine l’immense scène du I de son étonnante puissance. Le passage-clef (le plus dangereux de la partition) « Altre tede mi accende già Imene, per me amico va il cielo a brillar » couronnant un somptueux édifice.
Rockwell Blake demeurant la référence inapprochable en Oreste, la tâche est rude pour Dmitry Korchak. Certes, par rapport à ses premiers pas ici même dans Rodrigo d’Otello en 2010, force est de relever que la spontanéité régresse, l’émission se durcissant. Mais la vaillance demeure, ainsi que l’intelligence stylistique. Cette dernière s’affine même, ce dont témoignent les subtiles variantes de sa reprise de cabalette.
Enea Scala constitue un luxe appréciable en Pylade. L’insolence de son émission solaire, sa ferveur et son enthousiasme séduisent davantage encore que pour son Léopold de La Juive d’Halévy en mars dernier.
Seule clef de fa du casting, Patrick Bolleire confirme ses éminentes qualités sonores et la discipline de son legato lorsqu’il n’est pas distribué dans des premiers plans excédant ses moyens. Digne, il fait accéder le personnage de Fenicio à un degré inattendu de noblesse.
Aux côtés du claironnant André Gass en Attalo, l’on trouve davantage de présence (et surtout de volume) auprès de la Céphise de Joséphine Göhmann que chez la Cléone de Rocio Perez. Ce nonobstant, personne ne démérite ni n’affaiblit une affiche où l’écrasant rôle-titre reste servi par une star en devenir. Photo de Michel Spyres © Vincent Pontet.

concert-ermione-angela_meade_8_credit_faye_fox_320Angela Meade terrifiante d’autorité et d’aplomb
Lorsque nous la découvrîmes en 2012 dans son Elvira d’Ernani du Metropolitan Opera, Angela Meade avait certes retenu notre attention mais sans nous impressionner outre mesure. Au-delà d’une meilleure adéquation stylistique au premier bel canto romantique qu’à celui – tardif – du Verdi de jeunesse, admettons que les progrès accomplis en quatre ans se révèlent spectaculaires. Grand frisson garanti désormais : quel tempérament ! Terrifiante d’autorité, d’aplomb, couvrant l’intégralité d’une effroyable tessiture, son Hermione allie ces atouts majeurs à une maîtrise totale de l’émission, du plus délicat ppp aux fff ravageurs. Jusque dans l’hallucinant contrôle de la vocalisation en force, elle s’offre le faste d’ornementations accomplies, y compris d’incroyables trilles. Tout ceci évoque le souvenir de Carol Vaness, voire de Marysa Galvany. Toutefois, Angela Meade possède déjà une vraie personnalité, s’imposant comme la plus convaincante des Hermione depuis la résurrection de cet opéra au XXème Siècle. En outre, ce torrent impétueux parfaitement endigué n’occulte pas une merveilleuse tragédienne, faisant oublier un physique n’entrant pas a priori dans les stéréotypes dictatoriaux imposés par notre époque frelatée. Quelle majesté dans le moindre regard, la plus infime mimique ! Une cantatrice majeure de notre temps s’épanouit. Aux directeurs de saisir maintenant la balle au bond et de lui faire – si cela est possible – les propositions les plus judicieuses ou adéquates : les Médée de Cherubini, Mayr et Pacini, Giulia de La Vestale de Spontini, l’Elizabeth Ière ou la Sémiramis de Rossini sont faites pour elles.
Déluge d’acclamations au terme de cet envoûtant parcours, s’achevant par une standing ovation (insuffisamment prompte à notre goût) : Lyon se réveille enfin ! À ceux qui savent entendre, une évidence s’impose : de ce plateau exceptionnel il aurait fallu faire un disque.
Le critique lui-même sort de la salle en état de choc, pour une soirée historique où il a vécu l’euphorisante sensation de revivre un âge d’or. Grazie mille Maestrissimo Zedda ! Photo d’Angela Meade © Faye Fox.

À suivre…


0ctobre 2016

OPÉRA DE LYON

21 Octobre / L’ANGE de FEU de PROKOFIEV
Les réussites d’une représentation dont on ne sort pas indemne

"L'ange de Feu" Serge Prokofiev

Rappelons à nos lecteurs que le catalogue lyrique de Sergueï Prokofiev se trouve, de longue date, plutôt bien servi à l’Opéra de Lyon. Après les productions de L’Amour des trois oranges sous les mandats Erlo / Brossmann, Alain Durel offrit de superbes représentations des Fiançailles au couvent, ce avant que Serge Dorny ose le pari (réussi) du Joueur.
Cependant, avouons que – depuis plus de trente ans que nous le réclamions ! – nous n’espérions plus la création locale de L’Ange de feu. Si le plus sulfureux des opéras de Prokofiev fait des apparitions sans doute plus sporadiques encore que Guerre & Paix, ce n’est pas pour les mêmes raisons. La monumentale épopée inspirée de Tolstoï exige des moyens matériels et humains considérables (hélas hors de portée de notre maison), là où l’inquiétante fable adaptée de Brioussov exige avant tout conviction et entendement supérieurs pour vaincre une insidieuse complexité à tous les niveaux. À cette aune, l’Opéra de Lyon transforme l’essai.
L’Ange de Feu de Serge Prokofiev photo © Jean-Piree Maurin.

"L'ange de Feu" Serge Prokofiev

Bien que banalisée, la vision reste forte
La quasi-totalité des scénographies de L’Ange de feu recensées ces dernières années [voir le magistral N° 294 de L’Avant-Scène Opéra, sous la direction d’André Lischke] cèdent au mirage trompeur de l’actualisation. Sans aucune surprise, celle importée de la Komische Oper Berlin et signée Benedict Andrews ne fait pas exception. Voilà qui est un peu dommage, surtout lorsque l’on se souvient de la réussite exceptionnelle d’Andreï Serban (Genève 1988), avec ses références sagaces aux univers grinçants des Brueghel ou de Jérôme Bosch !
Toutefois, admettons que la transposition parvient – globalement – à fonctionner dans le cas présent, parce qu’elle est souvent conduite avec intelligence. Certes, les faits de possession démoniaque ou d’exorcisme sont (avez-vous remarqué ?) un peu moins monnaie courante en 2016 qu’au XVIème Siècle. Pourtant, le parti-pris d’examiner les affres de Renata sur le plan psychiatrique, pour réducteur qu’il soit, ne nuit pas foncièrement au déroulement de l’œuvre. Après tout, telles que dépeintes par l’auteur, ces visions cauchemardesques semblent relever davantage de l’univers freudien que de l’ésotérisme postmédiéval.
Louons d’abord l’efficience du dispositif scénique : le bon vieux procédé de la scène tournante permet de délimiter astucieusement des espaces dramaturgiques variés. En revanche, la démultiplication (via les figurants) des deux héros principaux tient d’une recette usée jusqu’à la trame et encombre l’espace plus qu’elle n’apporte à la cohérence de l’aspect théâtral. Bien d’autres éléments ponctuels gratuits, ineptes, hors de propos quand ils ne font pas pléonasme, lassent franchement mais à quoi bon s’y attarder ? Ces défectuosités sont balayées par une direction d’acteurs inspirée, intense voire ponctuellement fascinante. Ainsi, bien que banalisée, la vision reste forte, engendrant un univers aussi glauque que délirant plutôt bien accordé aux traits expressionnistes planant sur l’action et le texte.
L’Ange de Feu de Serge Prokofiev photo © Jean-Pierre Maurin.

Orchestre Opera de Lyon_Kazushi Ono_Repetition WagnerLes chœurs féminins remportent la palme au terme d’une prestation
aussi intense que flamboyante

Si le tableau se déroulant chez Agrippa de Nettesheim saisit le spectateur, parce que le plus abouti visuellement, le final (l’exorcisme au monastère) le suit de près dans l’ordre de la réussite, avec ses intemporels costumes de nonnes aux jaunes acidulés, surexposés par jeux de lumières crues dues à Diego Leetz. Ajoutons que la plus troublante des idées de Benedict Andrews frappe l’imagination du spectateur, ouvrant bien des pistes ou débats : Madiel, Heinrich et l’Inquisiteur… ne font qu’un ! Mais incontestablement, le mérite de conférer une totale cohésion à tout ceci revient au chef, décidément idéal dans ce répertoire de la première moitié du XXème Siècle. Depuis la fosse, Kazushi Ono affiche une combativité exceptionnelle, tout en se gardant opportunément de la tentation facile consistant à donner libre cours aux décibels. Si rythmiquement, harmoniquement comme mélodiquement le résultat se révèle optimal, sa direction pourrait encore gagner en précision. Ceci posé elle n’en reste pas moins cursive, incisive, emplie de riches coloris tout en ne fermant pas la porte à un soupçon de lyrisme. Le résultat est d’autant plus probant qu’il choisit l’option risquée d’exécuter la partition d’une traite, sans entracte. Ajoutons qu’il obtient de l’orchestre d’idéales teintes inquiétantes dans les scènes mystérieuses ou angoissantes (la voyante, Agrippa, les esprits frappeurs…), soit celles qui lui siéent le mieux.
Facteur omniprésent de réussite, les chœurs de l’opéra préparés par Philip White confirment qu’ils demeurent parmi les meilleurs d’Europe. Davantage impliqués que leurs partenaires masculins, les pupitres féminins remportent ce soir la palme au terme d’une prestation aussi intense que flamboyante. Envoutantes jusque dans les formules ostinato, implacables d’exactitude rythmique, déployant une palette de timbres inouïe ces dames montrent, de surcroît, une capacité suprême à restituer toutes les indications de nuances.
Photo Kazushi Ono © Jean-Pierre Maurin.

"L'ange de Feu" Serge Prokofiev

Laurent Naouri trouve en Ruprecht un de ses meilleurs emplois
à ce stade de sa carrière

Reposant sur seulement deux rôles de premier plan, L’Ange de feu exige des chanteurs d’une solidité à toute épreuve. Déjà appréciée dans Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch en janvier dernier, Ausrine Stundyte s’empare du rôle écrasant de Renata [NB : en durée de chant, un des plus longs du répertoire !] avec une conviction à faire peur. Scéniquement, elle restitue (habite !) à l’extrême l’hystérie de Renata, déployant un jeu stupéfiant. Fabuleuse de présence jusque dans ses silences, elle parvient même à bouleverser et susciter une franche émotion. Plus discutable vocalement, elle assume crânement ce rôle épouvantable mais pourrait, à la longue, se faire mal en se frottant trop fréquemment à ce type d’emplois. Fait révélateur : ses interventions dans la nuance piano passent mal la rampe et son médium se creuse. En outre, la diction russe s’est curieusement relâchée par rapport à l’hiver dernier. Ce nonobstant l’on demeure interdit devant une aussi prodigieuse incarnation, saisissante, digne de respect.
Sonore, idiomatique et solide, Laurent Naouri trouve en Chevalier Ruprecht [NB : Rupert, pour les spectateurs qui se posaient la question de l’équivalence française de ce prénom germanique] un de ses meilleurs emplois à ce stade de sa carrière. Les valeurs longues n’étant pas légions dans sa partie, c’est à peine si l’on remarque son vibrato désormais accentué. Seules ses qualités imprègnent l’auditeur, tant il s’avère foncièrement adapté au rôle. Le constat se confirme scéniquement, car ce subtil artiste dépeint tous les aspects du personnage, y compris les plus pitoyables.
Dans les seconds plans, le Faust de Taras Shtonda et le Jakob Glock de Vasily Efimov l’emportent en splendeur et puissance du matériau. En revanche Dmitry Golovin, qui subjugue dans le ténor de caractère de Méphistophélès, s’avère insuffisant en volume dans la terrifiante partie de Spieltenor d’Agrippa de Nettesheim, exigeant une largeur sonore bien supérieure. À l’inverse, irréprochables demeurent les prestations des mezzo-contraltos Margarita Nekrasova (l’Hôtesse) et Mairam Sokolova (La Voyante et la Mère supérieure). Plus passe-partout demeure Ivan Thirion dans le double emploi du Serviteur et de l’Aubergiste tandis que l’Inquisiteur d’Almas Svilpa déçoit, restant très en-deçà des exigences d’un rôle où, aujourd’hui, Alexander Vinogradov possède peu de rivaux plausibles.
Un grand coup de chapeau enfin aux silhouettes, confiées à de talentueux artistes des chœurs. Ce soir, l’on remarque surtout les saillantes prestations de Paolo Stupenengo (Mathias Weissman), Yannick Berne (Le Médecin) et de Marie-Ève Gouin et Pascale Obrecht (les deux novices). Leur grand professionnalisme prouve qu’un précieux fonds dans l’esprit de troupe existe dans cette maison, rendant définitivement inutile l’engagement d’artistes invités en l’espèce.
Tous apportent un substantiel concours aux réussites d’une représentation dont on ne sort pas indemne. Néanmoins, on en redemande dans le genre : à quand Die tote Stadt de Korngold ou Les Diables de Loudun de Penderecki ?
Photo L’Ange de Feu © Jean-Pierre Maurin.

AUDITORIUM MAURICE RAVEL

ORCHESTRE NATIONAL DE LYON

22 Octobre / « Nouveau Monde »
Décoller loin des prosaïques contingences quotidiennes

Si votre serviteur a suffisamment exprimé dans ces colonnes sa prédilection pour les programmes intelligemment conçus car esthétiquement cohérents, il apprécie tout autant ceux articulés autour d’une thématique harmonieuse. Tel est le cas ce soir, où la naissance de l’Univers rejoint le Nouveau Monde… par la baudelairienne intercession de mondes lointains…

__anne-gastinel320c-jean-baptiste-millot-nai%cc%88vePlus lyrique et chantante que celle de Mørk,
la vision de Gastinel ne manque pourtant jamais de résolution

Nous n’avions encore jamais entendu le Prélude de Die Schöpfung (La Création) hors du contexte des exécutions intégrales de ce puissant oratorio. Du coup, l’on ne s’en concentre peut-être que davantage sur les audaces d’écriture de Joseph Haydn. Leonard Slatkin souligne à plaisir ces marques d’avant-gardisme, tout en encrant profondément sa lecture dans l’esprit des Lumières.
La dernière exécution de Tout un monde lointain de Dutilleux à laquelle nous assistâmes céans eu lieu en juin 2008. Mémorable concert où Oleg Caetani dirigeait le violoncelliste norvégien Truls Mørk. La barre se trouve donc haut placée pour Anne Gastinel, que nous n’avions plus entendue avec orchestre depuis 2005 dans un 2ème Concerto de Dvořák décevant, probablement dû à une méforme passagère.
Rien de tel aujourd’hui, où l’artiste retrouve une présence et, surtout, un volume à la mesure de l’enjeu. Plus lyrique et chantante que celle de Mørk, sa vision ne manque pourtant jamais de résolution. En témoignent les pizzicatos, glissandos et staccatos saillants (1ère Partie Énigme). A contrario, non moins admirable s’avère un sens du phrasé propice à susciter la méditation poétique (2ème Partie Regard). Bien d’autres aspects techniques seraient à souligner sur l’ensemble du parcours : vigueur des traits les plus redoutables, sons harmoniques translucides, fermeté d’accents…etc. Néanmoins, l’emporte sur toute autre considération une rare compréhension esthétique, partagée de bout en bout par Slatkin et tous les protagonistes de l’orchestre. Cette saisissante performance lyonnaise apporte sa contribution à l’action de réhabilitation du monde entier. Voici la mémoire d’Henri Dutilleux superbement vengée des avanies infligées par les services dits culturels de la mairie de Paris en 2014.
Anne Gastinel photo © Jean-Baptiste Millot.

slatkin-onl-320-david-duchon-dorisLa physionomie d’ensemble ne se départit pas ici d’une solennité
trop souvent absente sous d’autres baguettes

Juste un an après Charles Dutoit conduisant le Royal Philharmonic Orchestra [voir archives Lyon-Newsletter.com automne 2015], la 9ème Symphonie en mi mineur Opus 95 dite « Nouveau Monde » de Dvořák retentit derechef à l’Auditorium mais, cette fois, avec notre orchestre maison. Leonard Slatkin dirige de mémoire un tube dont il connaît tous les arcanes. Fougueuse, son interprétation fleure bon le terroir américain, dont il joue la carte sans négliger pour autant les subtiles réminiscences tchèques. Saveur Mitteleuropa préservée également donc, les flûtes d’Emmanuelle Réville et Harmonie Maltère, le hautbois de Jerôme Guichard et la clarinette de François Sauzeau entraînant tous leurs méritants confrères des bois dans d’avenantes effusions.
Constamment tonique, le chef obtient parallèlement de ses cordes et cuivres une puissance parfaitement dosée, ne dévoilant sagement pas l’intégralité de sa puissance de feu dès le 1er mouvement. Opportunément pris sans alanguissement, le Largo atteint un degré suprême d’émotion, outre qu’il permet à Pascal Zamora de renouveler sa désormais légendaire intervention au cor anglais. Même la si souvent problématique section centrale du mouvement se trouve, ici, étonnamment habitée dans le moindre détail (compliments aux contrebasses, menées de main de maître par Botond Kostyák).
Relevons la peu banale approche du Scherzo : vif-argent, moins tellurique qu’empli d’une bonhomie rustique bienvenue, mâtinée d’élégance viennoise (confer l’épisode ludique où règne la petite harmonie). Slatkin réserve l’hypertension au grand finale Allegro con fuoco. Conduits par une Jennifer Gilbert déchaînée comme jamais, les violons I atteignent l’incandescence espérée, tandis que les trombones, magistraux, conservent une remarquable dignité. D’ailleurs, la physionomie d’ensemble ne se départit pas ici d’une solennité trop souvent absente sous d’autres baguettes.
Public transporté dans une salle bondée ; sentiment coupable chez le critique, lequel, oubliant un instant sa fonction, se surprend en plein laisser-aller à l’hédonisme : bravo Maestro Slatkin de nous faire ainsi décoller loin des prosaïques contingences quotidiennes. Ainsi s’accomplit la mission d’un grand orchestre national !
Leonard Slatkin et l’ONL photo © David Duchon-Doris.

À suivre…


Septembre 2016

AUDITORIUM MAURICE RAVEL

ORCHESTRE NATIONAL DE LYON

onl_vuedubalcon320cdavid-duchon-doris23 Septembre / Messa da Requiem de VERDI : autorité mâtinée d’une inspiration ici exceptionnelle

Tout chef d’envergure assumant la charge de Directeur Musical de l’O.N.L a tenu à diriger, au moins une fois au cours de son mandat, le chef-d’œuvre sacré de Verdi. À ce titre, Serge Baudo, Emmanuel Krivine et Jun Märkl offrirent des interprétations mémorables à des degrés divers. Depuis sa prise de fonctions en 2011, nous attendions que Leonard Slatkin propose sa vision de ce monument. C’est maintenant chose faite, pour la haute satisfaction des mélomanes. Photo © David Duchon-Doris.

Atouts considérables bien qu’inattendus chez un quatuor vocal nullement médiatisé
Rappelons d’abord que – dans une moindre mesure que le Requiem de Berlioz – celui de Verdi exige un effectif choral imposant. Préparées par Nicole Corti, Catherine Molmerret et Quentin Guillard, les forces réunies de Spirito, Chœur Britten, Chœur d’oratorio de Lyon et Jeune Chœur Symphonique relèvent courageusement le défi.
Ne pressant jamais le tempo, Slatkin effectue le parcours en 1 H 29’ et 40’’ (sans les pauses), suscitant dès l’Introït l’atmosphère de recueillement attendue. En revanche, comme dans la messe des morts de Berlioz en septembre 2012 – et partition en mains – la stricte observance des indications de nuances n’est pas sa préoccupation première (« il più piano possibile » pas appliqué à la lettre, ppp indifférencié du pp, forte devenant un fff…etc.).
L’entrée des solistes, en revanche, ménage une excellente surprise : question présence et projection en tous cas, les atouts se révèlent d’emblée considérables bien qu’inattendus chez un quatuor vocal nullement médiatisé. Reste à étudier si sa prestation demeure efficace sur la durée dans ce cheminement douloureux.
Slatkin délivre un Dies irae très contrôlé, sans débordements intempestifs, d’une netteté absolue (fait rare !), où la masse chorale atteint une cohésion assez exceptionnelle compte-tenu de son hétérogénéité. Parallèlement, son orchestre affiche une dignité appréciable, toute en lignes claires et c’est à peine si l’on remarque de menus dérapages dans les répliques du second groupe de trompettes en salle. En outre, l’on ne ressent aucune sensation d’écrasement, le chef américain s’inscrivant ici dans la filiation de Giulini ou Barbirolli [tous les deux chez EMI]… le grand frisson en moins, ce nonobstant.

jennifer-johnston160cdrchung_ho_yoon320cdrUne monstrance orchestrale d’un exquis raffinement
À raison, Slatkin ne s’engage donc pas dans l’autre option principale : la très contestable voie de la dramatisation à outrance, aboutissant immanquablement à une théâtralité abusive. Ladite théâtralité débouchant elle-même sur un poncif continuellement ressassé : l’incapacité de Verdi à se couler dans un autre genre que l’opéra. Rien de tel ce soir, fort heureusement.
Au contraire, un Quid sum miser et un Rex tremendae habités autant qu’impeccablement équilibrés permettent d’apprécier davantage les capacités d’un quatuor vocal solide, efficace et scrupuleux. Rarement Recordare aura été aussi soigné à Lyon, Slatkin ciselant autour des deux cantatrices – Tamara Wilson et Jennifer Johnston – une monstrance orchestrale d’un exquis raffinement, comme nous en avions rarement perçue sur le vif. La tâche n’en devient que plus redoutable pour le ténor Hoyoon Chung dans l’Ingemisco. Or, en dépit d’un vibrato qui pointe sournoisement mais s’estompera heureusement par la suite, l’artiste Coréen parvient à toucher. Il déploie bientôt un sens des demi-teintes, un contrôle et une restitution si intelligente du texte latin qu’on en reste pantois. L’entendement exceptionnel de ce bel artiste peut rendre jaloux la plupart de ses confrères occidentaux. Jusque dans un soupçon de nasalisation se profile l’ombre de feu Veriano Luchetti, ce qui n’est pas un mince compliment ! Photos Jennifer Johnston © DR et Chung hoo yoon © DR.

james-platt170c-drtamara-wilson-160drInstant anthologique, à pleurer,
rejoignant les plus nobles interprétations discographiques

La basse James Platt n’est pas en reste, déployant dans Confutatis maledictis un beau sens du legato, qu’on souhaiterait préservé de ces fugitives accentuations outrées, certes appropriées dans les répertoires vériste ou expressionniste, mais ici déplacées. Sans doute influencé par la retenue de ses partenaires, il compense son défaut opportunément par l’enviable sobriété déployée au sein du Lacrymosa. En outre, le traitement de cette séquence par Slatkin frise la perfection, tant la conjonction de toutes les forces en présence demeure soumise à son autorité mâtinée d’une inspiration ici exceptionnelle. Qu’on y prenne garde : nous voici confronté à un instant anthologique, à pleurer, rejoignant les plus nobles gravures discographiques. En bref : l’état de grâce ! Que l’on poursuive ainsi dans l’Offertoire n’a rien d’évident… et pourtant, le miracle se produit, atteignant son apogée dans un Hostias bouleversant, inouï de délicatesse. Photo James Blatt © DR. Photo Tamara Wilson © DR.
De loin moins émotionnelle, la fugue à deux chœurs du Sanctus – moment traditionnellement problématique et souvent expédié – sonne ici sans une once de vulgarité, ce qui constitue un exploit, tant nombre de baguettes peu diligentes sombrent dans le débraillement, voire la trivialité, à cette étape cruciale.
Soutenu par un trio de flûtes superlatif, il s’en faut de peu que l’Agnus Dei rejoigne les sommets précédents. Moins habité, le Lux aeterna ne dispense pas totalement le rayonnement espéré. Tout change dans le Libera me, dont l’incipit hardiment lancé par la soprano est de bon augure. Moyennant un surcroît de poids sur les mots « Tremens, factus sum ego », Tamara Wilson rejoindrait ses plus illustres devancières. Elle finit d’ailleurs par les rattraper dans la section a cappella avec les chœurs, jusqu’à un si bémol pppp proprement ineffable. La conclusion apaisée frisant ensuite l’idéal.
Au bilan ? Rien moins que la plus aboutie des Messa da Requiem de Verdi entendues à Lyon ces quarante dernières années. Mieux : elle s’élève à la hauteur d’un hommage tacite que l’on doit rendre aux malheureuses victimes des attentats génocidaires perpétrés ces derniers mois sur le sol européen.

À suivre…


Infos & Liens

Extrait du cycle de conférences de Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin pour le Grand Lyon saison 16/17.

I – UNIVERSITÉ Jean MOULIN – LYON III : F.A.C. (FORMATION APPLIQUÉE CONTINUE)
1 Rue de l’Université – 69239 Lyon Cedex 02 TEL : 04 78 78 70 46
……….

II – UNIVERSITÉ Jean MOULIN – LYON III : F.A.C. (FORMATION APPLIQUÉE CONTINUE)
1 Rue de l’Université – 69239 Lyon Cedex 02 TEL : 04 78 78 70 46
………
Cycle de 25 conférences, les mercredis matins à 10 H 00 : du 7 octobre 2015 au 18 mai 2014

III – ASSOCIATION CULTURELLE LYON-CITÉ – Mairie du 3e Arrondt – Salle des mariages
215 Rue Duguesclin – 69003 Lyon TEL : 04 78 60 20 59
……….

IV – ASSOCIATION CROIX-ROUSSE-HISTOIRE DE L’ART – Auditorium du C.R.D.P
47 Rue Philippe de Lassalle – 69004 Lyon TEL : 04 78 30 50 62
…………

V – ASSOCIATION DANTE ALIGHIERI – Salle Lorenti (13 bis quai Jean Moulin)
B.P.1071 – 69202 Lyon Cedex 01 TEL : 04 78 89 87 16
…………

VI – ASSOCIATION ALMAVIVA
Palais de la Mutualité – 1 Place Antonin Jutard – 69003 Lyon TEL : 04 78 36 26 35
…………….

VII – THÉÂTRE de L’ATRIUM – TASSIN LA DEMI-LUNE
3 avenue des Cosmos – 69160 Tassin la Demi-Lune TEL : 04 78 34 70 07
……………
Autres conférences en France et en Europe : Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin : patrick.ftb@gmail.com